A Molina de Aragón, un café vétuste, plus exactement vieux et jamais retoqué, mais que je date sans hésiter, en raison du contenu, celui-ci correspondant précisément à l’année où, en Espagne, dans la région de Madrid, avec mes copains d’autrefois, je commençais de fréquenter les bars, savoir l’année 1978: tourniquets à cassettes offrant la musique de Bonney M., Calderon de la Barca et Gary Glitter, outres en peau de cochon et canifs de gitans, taureaux miniatures, affiches électorales de Fuerza Nueva et le patron, habillé comme à l’époque, gilet de laine sans manches sur la chemise à rayures, pantalon gris plissé, mocassins à pompons, allant sur ses quatre vingt ans. A la télévision passe une série sur l’hôpital. Sans jeu de mots: la vie de l’hôpital. Les patients confient leurs problèmes au docteur, dépression, cancer, jambe cassée, toux, puis le docteur, s’adressant directement au téléspectateur, répète son diagnostique, jugeant sur le ton de la confidence professionnelle des chances que le patient a de se tirer d’affaire.
Mal bâti
Pour des hiérarchies naturelles. Pas de statut ni de fixité. Pas de révérence contrainte. Révère qui veut, quand le mérite le révéré. S’établirait ainsi un groupe fluctuant et miroitant fondé sur un processus continu de reconnaissance des meilleurs, étant entendu que chacun a vocation a être, pour un temps, dans sa partie, le meilleur. Cela ne crée pas une société. Mais à quoi bon défendre ce qui, mal bâti, prétend l’être pour toujours.
De l’Etat
Les éditeurs d’Etat, ceux dont l’essentiel des revenus proviennent des caisses de l’Etat, et que je sache ce sont tous les éditeurs suisses, créent par leurs choix littéraires des écrivains d’Etat; ensemble, ils participent à ce conformisme normatif qui permet à l’Etat d’entretenir devant soi une fausse critique.
Pedro
La station debout a coûté à l’homme plusieurs milliers d’année d’efforts. Elle demeure un exercice exigeant. Par exemple, lorsque Pedro Sanchez, le nouveau premier ministre socialiste, a prêté à serment début mai au palais de la Zarzuela devant le roi Philippe VI, il oscillait dangereusement.
Voyage 5
Cañaveras, près de Cuenca, après 151 kilomètres. Ma première pensée, “il y aura une station-service”. C’est le cas. J’ouvre le frigorifique, en tire un Coca-cola, le boit sur le bord de la route. Il y a aussi un bar, une service de pompes funèbres et un second bar, ce dernier très peu castillan, en retrait, jaune canari, précédé d’un mât sur lequel sont peints un couteau-fourchette et le “H” de Hôtel. La dame qui me reçoit, une Roumaine, décroche le téléphone:
- Enrique va venir.
En effet, voici mon homme. Je demande une chambre. Moment critique. S’il n’y en a pas, je suis bon pour rouler cinquante kilomètres de plus — le calvaire. Sa réponse est ambiguë:
-Je ne fais plus hôtel, mais j’ai une chambre.
Nous descendons d’un étage. Pour comprendre, il faut que j’explique que le bar donne sur la route, laquelle passe sur une hauteur de sorte que le reste du bâtiment est en fondations et ouvre sur les champs.
Un couloir, dix chambres:
-Prenez celle que vous voudrez! En revanche, le temps que l’eau chauffe…
-Aucune importance!
Je tends quinze euros à Enrique, lave mes habits, prends une douche froide, remonte au bar, boit des litres de bière, commande des pâtes aux Roumains. Au comptoir, se tient la folle du village. Les yeux en boules, elles roule ses cheveux, émet des bruits d’animaux. Quand je la regarde, elle se détourne. Elle entre et sort. Elle fume. Commande un verre d’eau.
-Qu’est-ce que c’est? Demande la Roumaine.
-Un verre d’eau s’il vous plaît!
-Un verre de quoi? Insiste la Roumaine pour montrer à la folle que rien n’est acquis. Puis elle lui apporte son verre d’eau.
A vingt-et-une heure — il fait grand jour — je descends, je me couche. Des meubles sont déplacés au-dessus de ma tête. Traînés au sol serait plus juste. Premier réflexe: cela ne va pas durer. Je me trompe. Quart d’heure, demi-heure, et ça continue. Je me suis déjà endormi et réveillé plusieurs fois. Maintenant, il fait nuit. Je retire mes tampons auriculaires. Le calme est revenu. Je vais plonger dans le sommeil quand le bâtiment tremble. Il est en béton, pas isolé et trente voitures déchargent leurs passagers qui se hâtent vers le restaurant, une fête commence. Je ramasse mes draps et couvertures, je longe le couloir. Pour les chambres, j’ai le choix. Je prends la plus reculée (toutes ne sont pas ouvertes). Les éclats de voix et les rires me parviennent toujours, mais assourdis. Au milieu de la nuit, quelqu’un dans le couloir. Ce que je redoutais: les mangeurs vont descendre, tous ont réservés, tous vont dormir à l’hôtel. Un bruit de serrure puis plus rien. Je m’endors. Le matin, je trouve la porte de la chambre fermée de l’extérieur. Pas grave, je vais sortir par la fenêtre. Elle a des barreaux. Je tape contre la porte. Encore. Je soulève une chaise, grimpe sur le lit, cogne le plafond. A la fin, je hurle. Comment est-ce possible? Si j’ai entendu la fête, les Roumains doivent m’entendre! Au bout de vingt minutes l’homme passe la tête entre les barreaux:
-Comment enfermé?
-Je n’ai pas la clef.
-Pas la clef ?
-Clef, clef, pas.
Nous parlons en Espagnol, mais c’est du Roumain, bref, le type ne comprend rien.
-Votre chambre?
-Non.
Comment lui expliquer que je me suis déplacé.
Quand il me libère, il m’explique:
-Enrique, lui fou, je croire ça lui. Alors moi pas ouvrir.
Voyage 4
Molina de Aragón est une ville curieuse. Venu des forêts à travers une route brumeuse, je venais d’essuyer une série d’averses. Pédalant, je soufflais dans mes mains. Sur une section droite et large qui évoquait le sud de la Laponie, un chauffeur de camion me klaxonna. Il saluait du fond de sa cabine, content de son sort. Dans un hameau, tandis que redoublait la pluie, je trouvais à l’entrée d’un bar une dame accroupie devant son café, pianotant sur son téléphone. “Le seul endroit où j’ai du réseau”, me dit-elle. Elle me parla de son fils qui avait parcouru la Chine à vélo — à mon tour d’être content: les soupes de pates tièdes de Xiamen et Zhangzhou à l’étape, non merci. Donc Molina. Qui contrairement à ce que dit son nom se trouve dans la province de Guadalajara. Un château mauresque de quatre tours tient la colline. J’aperçois la ville, je descend; au contour elle disparaît. Arrivé dans la plaine, j’en cherche l’entrée. Affaire de route: nouvelle et donc transitoire. Là n’est pas la curiosité. Passé les blocs d’habitation en briques rouges que l’Espagne montre aux abords des agglomérations, la ville se divise en deux. A droite ce qu’elle était, à gauche ce qu’elle est. Pour le dire autrement, la ville historique d’un côté, les quartiers neufs de l’autre. Or, dans ces rues dallées, étroites, sinueuses qui mènent de porche en porche, défilent sur des places, aboutissent et tournent autour de la cathédrale, il n’y a plus d’habitant. C’est un décor fantôme. J’imagine que la vie va reprendre, je roule dans une rue, traverse une place, m’engage dans une autre rue. La ville est abandonnée. Boulangerie, mercerie, bar, les enseignes ornent les devantures, les portes sont bouclées au cadenas, les vitrines blanchies à la chaux. Au loin, un gosse sur un tricycle. Au ralenti. En quelque sorte, je me trouve à la jonction de la réalité et de la fiction: ces rues sont celles d’une ville désertée ou d’un studio de cinéma. Mais voici la curiosité: les trois mille habitants ont déménagé une centaine de mètres plus loin, dans ces bâtiments alignés le long du Paseo Los Adarves, une promenade que prolonge le río Gallo. Pour voir, j’enjambe la rivière par le pont médiéval. Savoir par où l’on partira le lendemain est encourageant. Mais la pluie redouble, je me réfugie dans un restaurant. Pour cette fin d’étape, la plus courte, j’ai réservé le meilleur hôtel du voyage, le Palacio de Molina, une seigneurie du XVIIème avec cour d’armes, mangeoires à chevaux et salle à manger ogivale. De même pour la chambre, en pierres brutes, sol de terre vernie et lit à baldaquin . Au mur des tableaux de chasse. Je sors acheter des biscuits et de la bière, puis me fait indiquer une atelier de cycles. Le mécanicien opère dans une entrée cochère. Il fouille dans le stock pour dénicher mon article quand je m’aperçois que j’ai fait erreur, je lui ai demandé quelque chose qui n’existe pas, un pneu muni d’un trou pour la valve alors, que, bien sûr, j’entendais réclamer une chambre à air. Soulagé, il regarni ma guidoline, graisse plateaux et pignons. Comme souvent en Espagne, il ne veut pas d’argent. J’insiste, laisse un pourboire, retourne au Palacio. Plus tard, j’assiste à une novillada en compagnie d’aficionados qui commentent chaque passe. Enfin, je m’installe au bar de l’hôtel et rassuré par les plateaux de fromage et de serrano que le serveur présente à une table de dames, commande un hamburger que j’arrose de plusieurs litres de bière. Quelques minutes plus tard, je plonge la pièce au baldaquin dans le noir et m’endors. Je me réveille. L’odeur. Le cuir du baldaquin! Le personnel du Palacio a dû le cirer. J’ouvre la fenêtre. Il pleut. Je me rendors. D’épouvantables cauchemars me secouent. Leur violence est telle que, debout dans la pièce, je continue de rêver. Avant d’aller à la conclusion: cette chambre est hantée. Quelqu’un a dû y mourir. Il se trouve là, enfermé, avec moi. Pas de quoi m’effrayer, mais je voudrais dormir, non, je dois dormir. Quand je me ressaisis, je m’en remets à une hypothèse moins délirante. L’odeur. Je suis intoxiqué par l’odeur. J’allume pour voir l’odeur. Je monte sur le lit, pose mon nez sur le cuir. Il ne sent pas. Alors je comprends. La graisse! Car je dors juste à côté de mon vélo. Je le déplace et fais le noir. Cela continue. Des figures menaçantes se jettent sur moi, me fendent à coups de hache, je m’effondre, je coule, je saigne. C’est elle! La nourriture! Avariée! Faut-il être assez imbécile pour manger un hamburger en Espagne? Noyé dans la bière et la fatigue, les chaud-froid de la journée et le noir , il y a de quoi convoquer les spectres de Goya. Le lendemain, comme j’emprunte le pont sur le río Gallo, je vois que je ne me suis pas trompé; toute la matinée, en plus de lutter contre la pluie et les montées, je lutte contre les nausées.
Agrabuey
Retrouvé Agrabuey ce soir. Après avoir atteint Malaga a vélo, j’ai pris l’avion pour Munich, puis je suis allé en voiture à Brannenburg et Brechtesgaden, dans les Alpes bavaroises. De là, dans le Tyrol autrichien. Parti hier de Berg Am Laim, le quartier haut de Munich, j’ai mis 26 heures pour rejoindre ma maison en Espagne avec comme moyens de transport, dans cet ordre: pieds, métro, avion, taxi, pied, bus, car, taxi et enfin, pieds. Reste à remonter le temps afin de consigner les notes prises cette dernière quinzaine sur des morceaux de papier, le iPad que j’emmenais ayant soudain perdu toute sensibilité sous mes doigts et n’imprimant plus mes lettres.