Au dernier jour d’août, le soleil s’est retiré, la température, chaude et lumineuse depuis six semaines, a baissé. Comme nous passions d’un mois à l’autre, ce changement inquiétait: que la nature s’aligne brusquement sur le calendrier, voilà ce qui inquiétait. Hasard, mais au village, les habitants scrutaient le ciel, constatant : c’est l’automne. Le lendemain et le jour d’après, dans les conversations de rue, chacun annonçait le retour de l’été. Il a plu. Quelques gouttes après des heures de tonnerre et de grisaille. Le soleil n’est pas revenu. Il passe au-dessus de la vallée. S’en va. A l’instant, les cloches de la chapelle ont sonné. Trois pétards ont éclaté. Ainsi démarre la fête de Santa Cilia. En soirée, les habitants iront au bar, à dix heures tout le monde s’acheminera vers la salle communale pour manger du mouton. Ensuite, si je comprends bien, l’été est fini, tout est silence jusqu’à Noël.
Village
Ce soir, vendredi, entre voisins. Les portes de maisons s’ouvrent, un petit air circule, les gens sortent dans la rue, vont sur la place. Paco vernit ses cadres de fenêtres; Alejandro revient de la plaine où “il y avait trop de vent pour s’asseoir sur une terrasse de bistrot” et la Famélique (une fille de trente ans, qui ne parle, ne vous toise ni ne mange, par ailleurs belle, un profil de Sainte — on la connaîtra quand elle sera morte) s’intéresse à l’élevage des courgettes. Nous allons vers le bar. Plutôt que de rester au comptoir où l’on cause vaches et modèles de voitures tout en lorgnant sur le programme de télévision de la chaîne “Alto-Aragon”, je rejoins les jeunes dehors. Alejandro me montre un clip vidéo de son groupe tourné à Saragosse, titres hard entre Lynyrd Skynyrd et AC/DC. Sa femme, géologue, enseignante, évoque Total, les pétroliers de France, qui ont mis sous tutelle son département d’Université cependant que l’ouvrier chargé des chèvres, après une journée à s’occuper de chèvres, dit: “On est vendredi, c’est pas trop tôt!”.
Misère
Plus d’aléas et d’imagination! Des esprits flottants mais chercheurs, un carnaval véritable de la race humaine. Les mains vulgaires cherchent à ramener au sol pour appliquer l’ordre? Quand il n’y a que boue, il le faut. Quand il y a des consciences gavées de lumière — c’est aujourd’hui — il ne faut pas. Ce décor dans lequel nous évoluons en morts-vivants persuadés de faire destin, n’est que faux désordre, illusion vitale, mortier. Un réel auquel ne participent pas ceux qui font souffrir, ceux qui n’ont qu’ambition de pouvoir, est une misère.
Anarchisme
Le cauchemar, c’est l’égalité. Bien sûr, cela n’existe pas. Il faut l’imposer. Une fois créés, les égaux ne pourront être maintenus dans cet état contre-nature qu’au moyen d’une force tierce traduite en norme légale, celle dont les faibles s’arrogent la gestion, habituellement coalisés dans un appareil de commande qui sert leurs intérêts au nom de l’intérêt général. Voilà où nous en sommes. Voilà où, sans cesse, et de façon récurrente, quand bien même l’histoire va, nous en sommes. L’Etat. Auquel il convient d’opposer un droit premier, lui authentiquement naturel, celui de ne jamais soumettre son corps ni son esprit quand les relations au sein du groupe n’impliquent pas un degré de liberté supplémentaire à ce qui est pourvoi de nature.