Nous montons à l’alpage, au dessus de Vienniel-de-Castillo, par la forêt et le maire, tandis que nous progressons sur le chemin de cailloux:
-Là c’est Lierde… après le pin, El sisio, à droite Los Vernueses Bajos…
Et devant mon étonnement:
-Oui, tout a un nom.
Nom
Notion à déconstruire
Cette critique de l’état-nation, idée aberrante, à vocation totalitaire. L’usage banalisé de certains termes bloque toute remise en question; mais si j’y réfléchis, je vois. La nation, représentation mystique, référée à la religion, l’état, appareil administratif. Créer l’adhésion par l’appel religieux, contraindre par l’organisation arithmétique.
Bière 2
Découvert une épicerie au village voisin qui représente cette bière, la seule que je puisse avaler parmi dix, quinze, vingt marques locales. Les vendeuses commencent de vider le stock.
-Là.
Je fais la moue.
-Vous en prendriez plus…?
-Mettez tout.
Soixante litres.
-Où est votre voiture?
Je la désigne: montée sur le trottoir, le parechoc est à deux mètres de la caisse enregistreuse, derrière l’un de ces rideaux de perles qui tamisent la lumière violente de l’été (le côté western des lieux reculés de montagne).
Sont apparues deux autres vendeuses. Passe un gosse. Que je salue. C’est l’un de ceux que j’ai emmené en camp dans la forêt, le jour de sortie pour les enfants d’Agrabuey. Mes litres encoffrés, je démarre la voiture et rase une terrasse de bistrot: on me fait de grands signes, tous les amis du village, guides et animateurs, sont là. J’arrête, je saute à terre.
-Provisions? Demande Enrique.
Arrière-garde
Cette thèse, proposée selon le délire habituel et optimiste de ces gens — Deleuze, Foucault, Blanchot — que la communication est l’inverse de l’art (je cautionne)… Quarante ans plus tard (je cautionne toujours), nous voyons ce qu’il en est des idées: elles circulent à la vitesse de la lumière à travers le cerveaux, mais ne s’arrêtent plus, et insaisissables, font détritus.
Autre
Gala me dit sans cesse — à distance, n’ayant pas le plaisir de parler avec elle de vive voix — “nous sommes la génération sacrifiée, celle qui doit s’adapter au nouvel appareillage électronique de l’existence”. Elle en a contre la multiplication des dispositifs de médiatisation. D’accord. Cependant, plus j’y pense, plus je me dis qu’elle décrit l’exigence imposée à sa génération, celle qui est née dans l’après-guerre. Pour moi, le sentiment serait plutôt : nous sommes les premiers à sentir qu’aucune des solutions résultant de la combinatoire terrestre peut suffire pour l’avenir et qu’il va donc falloir trouver autre lieu, autre chose, autre idée.
Routine
A nouveau deux jours sans croiser un vivant. Quand passe la paysan devant ma porte j’ouvre.
-Je vais faire un sudoku avec les poulets, me dit-il.
-Attends!
J’attrape mon litre de bière, je le suis. Nous allons dans son potager. Il me montre ses tomates. Elle sont grosses, elles sont vertes. Comme je lui dis mon intérêt pour les concombres, il me ramène dans son garde-manger, m’en donne deux. Rasséréné, je reviens à mon ordinateur qui affiche un combat de la chaîne Bellator-MMA.
Etat des rues
Violence, rage — sans rapport. L’une non-dirigée, physique; l’autre informée, spirituelle. L’une abstraite: à défaut de cible orientable par quelque cynique; l’autre sachant ce qu’elle veut atteindre: détruire qui auparavant à cherché à la détruire, et ainsi force de justice humaine. Ce que nous avons, dans nos rues, dans l’Etat, aujourd’hui, surtout dans l’Etat — les rues n’étant que le côté cours de ces coulisses qui permutent leurs messages via une scène — c’est de la violence. Bruit distribué, fatigue, désorientation, chimie, usure mentale. De rage aucune, pas de rage, donc nul retour rapide à une situation humaine.
Eminence
Les intellectuels pensent un espace de possibilités où ils voudraient expatrier leur corps pour qu’il vécût à la mesure de l’esprit. Certainement, si cela arrivait, chercheraient-ils une autre expatriation. Tel est leur orgueil, dessiner l’inexistant. Mais ce qui n’existe pas, présenté, excite le commun. D’où leur rôle dans l’histoire: éminent.
Personne
Denis de Rougemont, que l’on donne pour l’un des fondateurs de l’Europe abstraite qui siège à Bruxelles est son plus grand détracteur. Evoquant le groupe personnaliste des années 1930: “Nous avons dénoncé cette nouvelle tyrannie moderne qui consiste dans le fait que nos sociétés sont dirigées par l’Etat, c’est à dire par des corps de fonctionnaires qui se sont emparés de l’ensemble des activités de la nation, privant les hommes de leurs responsabilités en leur donnant le sentiment qu’ils ne sont pas responsables.” Entretien donné à la Télévision suisse italienne.