Adversaires

Esquiss­es de com­bat avec un Tad­jik, à qui je manque dire:
-Chi­nois?
Et qui me précède:
-Russ­ian, Tad­jik­istan. Tu?
-Svizzera.
Et aus­sitôt frappe à la tête, alors que, si j’in­ter­prète bien, l’in­struc­teur de boxe a répété : “pas de coups à la tête!”.
Puis une Flo­ren­tine a taille de guêpe qui vit dans la Palestre plus qu’elle ne la fréquente (trois jours que j’as­site aux entraîne­ments, elle est là quand j’en­tre, là quand je pars), et frappe avec une telle vivac­ité qu’il ne me reste qu’à encaiss­er et me maudire.

Vénus

A seize ans, peut-être dix-sept, je suis venu à Flo­rence avec D. De ce voy­age, il me reste deux images, une tra­ver­sée du Vieux-pont qui se résume à une représen­ta­tion du pont (j’imag­ine que nous l’avons tra­ver­sé) et, aux Offices, la sta­tion de D. devant la Nais­sance de Vénus, entre la toile et un divan plat, en bottes, habil­lé de noir, cheveux ras, droit comme un piquet, une heure durant. A la fin, il eut ce com­men­taire:
-Une heure. Un min­i­mum.
A l’in­stant, je sors une fois de plus en direc­tion de San­ta-Croce à la recherche d’un T‑shirt et d’un car­net (dif­fi­cile de trou­ver des pro­duits utiles dans le cen­tre de Flo­rence; des marchands de couleurs, des trat­to­ria, des céramistes, des anti­quaires, des tamouls dépan­neurs, mais pas de car­net, de casse­role ou de T‑shirt) et je m’é­tonne de la justesse des ambiances cap­tées par les caméras de Risi, Sco­la ou Felli­ni à l’époque de la nou­velle vague: entre désor­dre et savoir-vivre, con­ver­sa­tions lancées, ter­rass­es minus­cules et motos acro­bates, cette Ital­ie des cinéastes qui sem­blait mythique vue de l’é­tranger est tou­jours vivante. D’ailleurs, au pied de notre immeu­ble, sur la piaza Dei Ciom­pi, un équipe tour­nait une film; il y avait tant de badauds que nul n’au­rait pus dire quelles étaient les lim­ites de la scène.

Palestra

La Palestra se trou­ve à l’ouest de Flo­rence, en direc­tion de la mer. Lun­di, j’y suis allé à pied sous la pluie. Seize kilo­mètres à tra­vers le dédale des rues. Mon sens de l’ori­en­ta­tion est excel­lent; mais ces temps, il ne fonc­tionne pas. Ou c’est la ville, his­torique, rem­plie de palais et de venelles, de pas­sages et de places demi-clos­es. Au cen­tre, il faut remon­ter les groupes de touristes, dans les sens inter­dits, faire l’ac­ro­bate entre les voitures. J’at­teins mon adresse, la rue Mon­tever­di, mouil­lé de sueur et de pluie. Dans la cage, un entraîne­ment de MMA, à l’en­trée de la salle en souter­rain, un roux à barbe qui me fixe d’un air las. Mon bil­let de 100 euros le ras­sure : je ne viens pas en curieux. Ce que je lui con­firme: je serai là tous les jours. Le lende­main, je veux pren­dre un bus. Avis à l’a­ma­teur que je suis: ne jamais se fier à une carte touris­tique. Pour­tant, con­traire­ment à ce que croit Gala qui me reproche d’im­pro­vis­er, j’ai fait le néces­saire: repérages des lignes de trans­port pub­lic sur le site offi­ciel de l’ATAF, report de l’ar­rêt et une croix à l’en­droit où il faut descen­dre. Résul­tat, je me tape les huit kilo­mètres à pied, fais mes deux heures d’en­traîne­ment avec un instruc­teur sym­pa­thique et incom­préhen­si­ble, trois mastodontes et deux filles, puis entre­prend de ren­tr­er, me perd, marche encore douze kilomètres.

Générateur de vocabulaire

Ter­mi­nalo­p­ithèque.

Rêve français

Voyez-vous, dis­ais-je en rêve, toute la cor­rup­tion de votre société vient de l’im­pos­si­bil­ité d’in­ter­préter juridique­ment la devise Liberté-égalité-fraternité.

Confidence

-Elle est jeune, char­mante, gra­cieuse, elle par­le plusieurs langues…
-Mais?
-Elle ne boit pas assez.

Fruit

Entre la pomme et la cac­a­houète, ce fruit rare et flo­rentin, le giuggiole.

Promotion du crime

Cra­vate étroite, sourire de télévi­sion, le prési­dent de France pose entre deux voy­ous noirs et nus. Seul agit ain­si un homme qui se juge intouch­able ou un homo­sex­uel sybarite. Rançon de cette atti­tude folle et pour le peu­ple humiliante, le fond est atteint — je peine à imag­in­er com­porte­ment plus vil.

Florence 2

Mari­na nous aver­tit: il y a des mous­tiques. La prox­im­ité du fleuve, n’est-ce pas? Mais on pense: ils m’é­pargneront. Vient la nuit. Puis un mous­tique. Je me ras­sure: ça ira! En effet, ça va. Ce n’est ni l’A­ma­zonie ni la Fin­lande des lacs, juste des bêtes fébriles égarées dans le dédale flo­rentin. Tout de même, après avoir été piqué une et deux fois, je retire mes tam­pons de cire, car à la dif­férence des spéci­mens tigres de Mala­ga, ces mous­tiques ital­iens sont sonores. Je guette mon attaquant. Il approche. Se pose. Je tape. Quand je m’en­dors, je me réveille: un autre. J’ai beau tapé, rien. Il dure. A force de réfléchir à la tra­jec­toire en fonc­tion du son, je com­prends que c’est autre chose, de beau­coup plus nuis­i­ble.
-Il y a un muezzin, dis-je le matin à Gala.
Elle rit.
-Qui chante.
Elle croit que je plaisante. J’ou­vre grand les fenêtres de notre cham­bre. En face de l’im­meu­ble, con­tre la bar­rière du square, des hommes un cageot fixé sur un vélo. Ils vendent des sand­wichs. D’autres vendent des godass­es à même le trot­toir.
-Et là, à la hau­teur de la voiture blanche, c’est une mosquée. Enfin un cen­tre cul­turel. Donc une mosquée.
A ce moment les cloches des églis­es se met­tent à son­ner et l’id­iot cul­turel du sous-sol, pour faire bonne mesure, recom­mence sa vocifération.

Florence

Emmé­nagé rue Bor­go Alle­gri, à deux pas du Dôme. Apparte­ment mod­este mais tra­ver­sant. Une cham­bre à couch­er lumineuse, un deux­ième lit en mez­za­nine. Sous l’escalier droit, le salon avec fau­teuil et canapé. Pre­mière chose, nous achetons de la bière et du vin. Après quoi je cherche un endroit où écrire. La table de la cui­sine, il fau­dra sans cesse débar­rass­er, le guéri­don de l’en­trée, trop bas… Gala repère une meu­ble laqué con­tre une paroi.
-Une table ça?
-Elle est pliée, aide-moi!
Nous déplions.
Ikéa j’imag­ine. Et jamais dépliée. Velue. Je mouille une éponge, déroule du papi­er ménage. Au bout d’une demi-heure, Gala:
-Là, ça va, viens boire l’apéri­tif!
-Ah non, je ne peux pas tra­vailler tan qu’il reste de la pous­sière.
Ensuite nous allons promen­er le long de l’Arno. A mesure que nous appro­chons du Vieux-Pont et du pont de Dante, le flot des touristes grossit. Gala, inquiète:
-Oui, évidem­ment…
-Je m’at­tendais à pire. Tu n’as pas vu Budapest!