Luc Ferry, l’homme qui traite du sujet à la mode quelques heures avant les autres.
Arabes
Une histoire amusante se déroule dans la rue, sous notre appartement. Elle a ses épisodes. Les Arabes occupent dans l’immeuble un fond de cour fermé par un rideau de garage. L’enseigne annonce “centre culturel islamique”. Pratiquement, ils se déchaussent et prient. De retour dans la rue, ils traînent sur le trottoir opposé. Voilà pour la situation de départ. Car au bout de quelques jours, l’un de ces hommes a eut l’idée d’apporter une bouteille d’orangeade et des verres. Dès lors, on traîne et on boit. Le jour suivant, on boit et on mange. Un collègue de l’homme à la bouteille tartine des demi-baguettes et vend ses sandwichs. Puis le marché s’étend. Des couvertures sont déroulées au sol, des paires de godasses et des vieux vêtements jetés sur le tas. On échange, on achète, on vend. Une véritable “histoire primitive du marché”. A ce stade, je me dis: et quoi? ils vont prier dans la rue et camper dans le square? Fin du week-end, les cantonniers apportent un camion de peinture, la police fait décamper les automobilistes garés contre le trottoir, une ligne blanche apparaît. Tout le long du trottoir, là où les Arabes font communauté. A la tombée de la nuit, les cantonniers s’en vont. Le square, la ligne, pas un Arabe. Ce matin, je me penche par la fenêtre: mêmes couverture déroulées, sandwichs et godasses. Et maintenant?
Sans-gênes
Ces gens qui ne me parlent pas, ne demandent pas de nouvelles et soudain appellent pour que je rende un service. Non que cela me vexe. J’ai honte de savoir qu’ils osent. Honte pour eux. Cependant, je rends volontiers le service. Enfin: si je crois qu’il puissent, après en avoir bénéficié, être utiles aux autres, leur apporter quelque chose veux-je dire. Or, souvent, en raison même de leur égoïsme, ce n’est pas le cas. Pourtant, je devine que ces gens-là, sans-gênes de l’opportunisme sont en général ceux qui occupent le devant de la scène tant il est vrai qu’à force de cheminer on finit par être rendu.
Capital
L’informatique est un puissant facteur de concentration du capital. Nul ou presque ne parle ce langage, alors que l’ensemble de l’humanité y a recours. La conséquence du déséquilibre massif entre l’offre et la demande est facile à déduire: le progrès est exponentiel et de moins en moins partagé, de sorte que toute idée de démocratie relève d’ores et déjà de l’histoire des idées.
Parler
Toujours aussi surpris de constater que les boxeurs ne parlent pas. Vous posez une question, simple, histoire de créer le contact avant de se taper dessus, ils gardent le visage fermé, se taisent, touchent les gants, attaquent. Et ce n’est pas faute de sympathie: clin d’oeil, encouragement, geste de reconnaissance, mais parler, non. D’une autre côté, les intellectuels ne boxent pas.
Marché
A deux rues se tient chaque jour le maché de Sant’Ambrogio. Fromages, viandes et poisson occupent une halle de fonte verdie à l’ancienne, tandis que les maraîchers exposent sur la place. Les amoncellements de fruits et légumes sont préparés avec soin. Chaque spécimen de tomate ou d’avocat noir a retenu l’attention du marchand. Ce n’est pas seulement de l’offre au prix et au kilo, c’est le plaisir palpable d’ajuster les poids et les formes, les couleurs et les tons. D’habitude, je m’enthousiasme pour la vente à l’encan des Andalous, ici, rien de tel: derrière les assortiments, les maraîchers sont silencieux — on dirait un peintre en contemplation devant son oeuvre. Ajoutons que le goût et la chair des salades de Trévise ou des choux-pommes sont excellents! Moi qui n’en finit pas de me plaindre de l’hygiénisme paranoïaque qui règne sur nos supermarchés suisses. Je l’ai dit, j’ai l’impression de défiler dans une galerie d’art contemporain ou pire, dans une morgue blanchie au néon. Avec cet effet — que je connaissais bien lorsque j’étais étudiant, mais c’était alors faute d’argent — je ressors avec une bière et un morceau de pain, ou n’importe quoi, pressé que je suis de retrouver l’air libre. Alors que dans ce marché de Florence, flâner donne faim. Même après avoir rempli son cabas, on recommence le tour. Au deuxième passage, alors que Gala essaie une cape de fourrure (il y aussi des vêtements d’occasion, de la quincaillerie et de la vaisselle), je me rapproche de la halle: on fait de la musique. Près de la trattoria où dînent les professionnels, une femme chante entre les jambons et les bouteilles de Chianti.
Théâtre
Si j’étais journaliste d’enquête, je chercherais à m’assurer que le curriculum et la biographie d’Emmanuel Macron ne sont pas des fictions. Interroger les témoins ne suffirait pas, il faudrait en outre interroger leurs familiers afin de vérifier que les premiers ne mentent pas sur commande, recrutés pour la meilleure tenue du scénario général. Pour moi, je ne crois pas que cet homme soit banquier, mais acteur de théâtre promu politicien sous la surveillance de celle que la presse appelle “sa femme” et qui joue le rôle du chaperon.