A deux rues se tient chaque jour le maché de Sant’Ambrogio. Fromages, viandes et poisson occupent une halle de fonte verdie à l’ancienne, tandis que les maraîchers exposent sur la place. Les amoncellements de fruits et légumes sont préparés avec soin. Chaque spécimen de tomate ou d’avocat noir a retenu l’attention du marchand. Ce n’est pas seulement de l’offre au prix et au kilo, c’est le plaisir palpable d’ajuster les poids et les formes, les couleurs et les tons. D’habitude, je m’enthousiasme pour la vente à l’encan des Andalous, ici, rien de tel: derrière les assortiments, les maraîchers sont silencieux — on dirait un peintre en contemplation devant son oeuvre. Ajoutons que le goût et la chair des salades de Trévise ou des choux-pommes sont excellents! Moi qui n’en finit pas de me plaindre de l’hygiénisme paranoïaque qui règne sur nos supermarchés suisses. Je l’ai dit, j’ai l’impression de défiler dans une galerie d’art contemporain ou pire, dans une morgue blanchie au néon. Avec cet effet — que je connaissais bien lorsque j’étais étudiant, mais c’était alors faute d’argent — je ressors avec une bière et un morceau de pain, ou n’importe quoi, pressé que je suis de retrouver l’air libre. Alors que dans ce marché de Florence, flâner donne faim. Même après avoir rempli son cabas, on recommence le tour. Au deuxième passage, alors que Gala essaie une cape de fourrure (il y aussi des vêtements d’occasion, de la quincaillerie et de la vaisselle), je me rapproche de la halle: on fait de la musique. Près de la trattoria où dînent les professionnels, une femme chante entre les jambons et les bouteilles de Chianti.
Théâtre
Si j’étais journaliste d’enquête, je chercherais à m’assurer que le curriculum et la biographie d’Emmanuel Macron ne sont pas des fictions. Interroger les témoins ne suffirait pas, il faudrait en outre interroger leurs familiers afin de vérifier que les premiers ne mentent pas sur commande, recrutés pour la meilleure tenue du scénario général. Pour moi, je ne crois pas que cet homme soit banquier, mais acteur de théâtre promu politicien sous la surveillance de celle que la presse appelle “sa femme” et qui joue le rôle du chaperon.
Adversaires
Esquisses de combat avec un Tadjik, à qui je manque dire:
-Chinois?
Et qui me précède:
-Russian, Tadjikistan. Tu?
-Svizzera.
Et aussitôt frappe à la tête, alors que, si j’interprète bien, l’instructeur de boxe a répété : “pas de coups à la tête!”.
Puis une Florentine a taille de guêpe qui vit dans la Palestre plus qu’elle ne la fréquente (trois jours que j’assite aux entraînements, elle est là quand j’entre, là quand je pars), et frappe avec une telle vivacité qu’il ne me reste qu’à encaisser et me maudire.
Vénus
A seize ans, peut-être dix-sept, je suis venu à Florence avec D. De ce voyage, il me reste deux images, une traversée du Vieux-pont qui se résume à une représentation du pont (j’imagine que nous l’avons traversé) et, aux Offices, la station de D. devant la Naissance de Vénus, entre la toile et un divan plat, en bottes, habillé de noir, cheveux ras, droit comme un piquet, une heure durant. A la fin, il eut ce commentaire:
-Une heure. Un minimum.
A l’instant, je sors une fois de plus en direction de Santa-Croce à la recherche d’un T‑shirt et d’un carnet (difficile de trouver des produits utiles dans le centre de Florence; des marchands de couleurs, des trattoria, des céramistes, des antiquaires, des tamouls dépanneurs, mais pas de carnet, de casserole ou de T‑shirt) et je m’étonne de la justesse des ambiances captées par les caméras de Risi, Scola ou Fellini à l’époque de la nouvelle vague: entre désordre et savoir-vivre, conversations lancées, terrasses minuscules et motos acrobates, cette Italie des cinéastes qui semblait mythique vue de l’étranger est toujours vivante. D’ailleurs, au pied de notre immeuble, sur la piaza Dei Ciompi, un équipe tournait une film; il y avait tant de badauds que nul n’aurait pus dire quelles étaient les limites de la scène.
Palestra
La Palestra se trouve à l’ouest de Florence, en direction de la mer. Lundi, j’y suis allé à pied sous la pluie. Seize kilomètres à travers le dédale des rues. Mon sens de l’orientation est excellent; mais ces temps, il ne fonctionne pas. Ou c’est la ville, historique, remplie de palais et de venelles, de passages et de places demi-closes. Au centre, il faut remonter les groupes de touristes, dans les sens interdits, faire l’acrobate entre les voitures. J’atteins mon adresse, la rue Monteverdi, mouillé de sueur et de pluie. Dans la cage, un entraînement de MMA, à l’entrée de la salle en souterrain, un roux à barbe qui me fixe d’un air las. Mon billet de 100 euros le rassure : je ne viens pas en curieux. Ce que je lui confirme: je serai là tous les jours. Le lendemain, je veux prendre un bus. Avis à l’amateur que je suis: ne jamais se fier à une carte touristique. Pourtant, contrairement à ce que croit Gala qui me reproche d’improviser, j’ai fait le nécessaire: repérages des lignes de transport public sur le site officiel de l’ATAF, report de l’arrêt et une croix à l’endroit où il faut descendre. Résultat, je me tape les huit kilomètres à pied, fais mes deux heures d’entraînement avec un instructeur sympathique et incompréhensible, trois mastodontes et deux filles, puis entreprend de rentrer, me perd, marche encore douze kilomètres.