Long voyage en train à destination de Lausanne. La voie qui mène de Florence à Bologne puis Stresa et le Valais, comprise comme elle est entre des pans de montagne, produit une sensation d’étouffement. Ce sont d’abord les tunnels qui ponctuent la traversée de la Toscane, puis la plaine industrielle des alentours de Milan, enfin les vallées édentées qui donnent l’assaut du Simplon. Par endroits, un peu de lumière jaillit par les fenêtre, puis à nouveau le noir. Partis en matinée de Santa-Maria-Novella, nous posons nos valises dans l’arrière-boutique sept heures plus tard. J’appelle Mamère. Aussitôt, elle est à la porte. Gala en profite pour se réconcilier: voilà six ans que les deux femmes ne se parlaient plus. Situation difficile, qu’un homme ne peut résoudre (fils, amant, mari, la posture est inextricable). Ensuite, sur une terrasse du boulevard de Grancy avec Mamère. “Je renonce à comprendre tes déplacements”, me dit-elle. Admettons, même pour moi ils sont compliqués. Et puis je viens de lui annoncer que fin août je rentrerai à Agrabuey en bateau. Etrange, car si l’on pense train, avion, voiture, à notre époque on pense rarement bateau. Or, je viens de constater que l’on peut voyager en couchette, avec son véhicule en cale, de Gênes à Barcelone. Le soir, dans une chaleur pénible — moindre toutefois que dans la cuvette florentine — apéritif sur apéritif. Soudain, le locataire du magasin (autrefois brocanteur, il polit dans la salle du fond des verres ébréchés) et son fils. Qui se mettent à circuler dans notre bureau d’affichage. Et parlent d’installer un magasin de bière artisanale. Ce que j’en pense? Rien — je dis “oui”, tout en songeant, “nous verrons”.
Faible
Auteur de La pensée faible (à l’époque le titre italien disait “debole”), le philosophe Gianni Vattimo accorde ces jours à la presse internationale qui devine la mort prochaine des entretiens dans lesquels il tient des propos entre ironie, désinvolture, et provocation, et dégoût, pour s’adosser, chaque fois que la vacuité du propos menace, à Heidegger et Nietzsche, soupesant j’imagine que la posture est indigne d’un homme qui a durablement sonder l’homme. Dois-je dire que j’ai été désolé de cet exercice de clown triste et prise au combien plus, fut-il socialiste voire marxisant, et terriblement français, la force de combat et la richesse de réflexion roborative d’un Bernard Stiegler.
Ls.
Caché à Lausanne, dans l’arrière-boutique. Chaud dedans, dehors et devant. Nourriture de cosmonaute prise au supermarché de l’autre côté de la rue. Mal de ventre. A la pause de midi, en rasant les murs, la poste où je tire de l’argent puis chez mon ami arabe qui me distribue des billets européens (meilleur cours depuis trois ans). Lui, au fond de son aquarium sécurisé, moi le pied sur le conduit souple d’air frais, à m’éponger, à compter. Nous parlons embouteillages, aéroport, vacances, nous parlons. Retour par les souterrains de la gare où j’obtiens une bouteille d’eau publicitaire puis un thé glacé publicitaire, et enfin, sur le boulevard de Grancy, une boisson isotonique publicitaire et, après bavardage avec la gamine en jupe marketing, un accès gratuit pour un jour d’entraînement au club de fitness. Au lieu de quoi, je rentre dans l’arrière-boutique et regarde en caleçons, des courses de voiture sur vidéo tandis que Gala élabore un programme compliqué de trois jours en cherchant à quel moment elle pourra se laver les cheveux.
Retour 2
Passé Stresa, étranges vallées alpines de la proche Italie. Monts verts hérissés de forêts. Ils terrassent les villes, en font de gros villages à l’aspect revêche. Puis le tunnel du Simplon et l’émerveillement justifié des visiteurs nippons et chinois qui monte en puissance au débouché de la vallée du Rhône: le lieu est unique. Un siège plus loin, un jeune Allemand commente:
- C’est le plus bel endroit de Suisse.
Retour
Constaté avec amertume qu’il n’y avait, vu du train, aucun paysage entre Florence et Milan. Le plateau est chargé de constructions monolithes défendues par des rideaux de végétation spontanée. Un espace s’ouvre: ce sont des cultures raisonnées. Pendant le voyage, j’évoquais pour Gala la distance couverte à vélo, en 1991, au départ du squat des Eaux-Vives, en direction de Damas. “Je déroulais mon sac de couchage dans des granges abandonnées mais, plus d’une fois, de petits propriétaires, montés dans des Mercedes, armés de chiens, venaient me débusquer.” J’ajoutais: “Il est vrai que l’on mangeait très bien, et j’ai le souvenir d’avoir atteint un village à la fin d’une partie de chasse: on m’a offert le vin blanc et le bretzel”.