Longévité

Naïfs et utopistes vivent longtemps. Les uns décou­vrent chaque matin le monde, les autres sont per­suadés d’avoir décou­vert le monde de demain.

Liberté

Des­ti­na­tion: n’im­porte où.

I.A.3

“En matière de jeux vidéo ou de films, l’immersion virtuelle va bien­tôt être visuelle­ment indis­so­cia­ble du réel. Le rôle du virtuel en tant qu’échappatoire pour vies dénuées de sens des “gens qui ne sont rien” fait à mon avis par­tie de la stratégie des class­es dom­i­nantes pour la ges­tion des mass­es dans un monde où elles devi­en­nent inutiles.” Vin­cent Vershoore.

I.A.2

Hier, dans le grand mag­a­sin d’élec­tron­ique Media World de Scan­dic­ci. Un écran sous le bras, je fais la file pour les caiss­es. Il y a du monde, je suis pressé. Un vieil ado­les­cent dans un pyja­ma, mal­pro­pre, sans dire bon­jour, m’adresse une demande. Je fais répéter. Encore. A la troisième répéti­tion, je com­prends. Il dit: “avez-vous des choses urgentes à faire, sinon je vous précède!” Je fais signe d’y aller. Nerveux, tran­spi­rant, le vis­age démangé de tics, il regarde avec émo­tion la manette de jeux vidéo qu’il va acheter.

Incendie à la ferme

Je skie sur l’herbe. En bas de la pente appa­raît la ferme famil­iale. La porte est ouverte, la lumière allumée. J’ap­pelle. Il n’y a per­son­ne. L’in­cendie démarre. Le feu prend à l’ex­térieur. La façade de bois s’embrase. “Quer faut-il sauver en pareil cas?”, me dis-je. Je ne trou­ve pas. “Tu t’es pré­paré à ces risques, tu dois savoir!” Je me pré­cip­ite dans l’escalier, cherche les liasses de bil­lets cachées sous les piles d’habits, dans l’ar­moire de pin. Je trou­ve les sachets de vrenelis. Du salon, j’apelle les sec­ours au 112. Deux agents vien­nent. Il regar­dent les flammes. Deman­dent mon iden­tité.
-Mais ça brûle, c’est urgent!
-Oui, oui, on voit ça! En atten­dant, pré­parez-nous un café!
Je cours dans le jardin, creuse la terre, j’en­fouis les pièces d’or. De la mon­tagne enneigée déboulent trois camions de pom­pi­er rouges.
-Il sont beaux ces nou­veaux mod­èles, com­mentent les agents, mais est-ce qu’ils vien­nent ici?

I.A.

“Nous entrons aujour­d’hui dans l’ère du fake à base d’I.A. telle­ment réal­iste que seule une machine dotée d’I.A. pour­ra encore dis­tinguer le vrai du faux.” Vin­cent Vershoore.

Fin juillet

Les derniers Flo­rentins paressent sur les bancs, à l’om­bre des cor­nich­es, dans les parcs. Les autres ont quit­té la ville. Chaque fois que je pose la ques­tion, on me répond : je vais à la mer. Tout de même, la sen­sa­tion est étrange. Hier soir, comme je reve­nais du club de sport, j’avais l’im­pres­sion de cir­culer à tra­vers un désert urbain, dans une atmo­sphère de dimanche. Tout à l’heure, nous irons en ville, près du Vieux Pont, boire avec des amis sur les berges de l’Arno. Y aura-t-il des touristes? Des mil­liers, bien sûr, en cohorte, les long des trot­toirs bom­bés. Mais il y aura aus­si des vides, une foule cadencée, l’ab­sence des habi­tants ital­iens, par­tis au frais, les autres retranchés dans les Trat­to­rias ou cachés dans les parcs.

Enfants

Ecrit une let­tre d’ad­mon­es­ta­tion aux enfants. Il y a urgence. A décider. Car ils sont à la croisée des chemins. Je leur pro­pose une sorte de pari pas­calien. Où il n’est pas ques­tion de croire, mais de lire. Si vous ne lisez pas dés main­tenant, leur dis-je, et à l’avenir, sans per­dre un jour (je jur­erais que mon fils n’a pas lu un livre en entier de sa vie et il aura vingt ans au mois d’août), vous serez rangés, avec le com­mun, dans cette caté­gorie neuve, abru­tie, numérique, anti-cri­tique et mal­léable, et bien­tôt mal­heureuse. Ma con­vic­tion: la sub­stance qui fait la per­son­ne sera per­due. Ajou­tons, impos­si­ble à reconquérir.

Reprises

Trois com­bats de trois min­utes. Pas tenu la fin du dernier. Excuse — il en faut une — il fai­sait 32 degrés dans le souter­rain. Mais c’est une excuse.

Beyle et le Cardinal

Le Car­di­nal de Retz nous racon­te ses duels et ses trous­sages, son ambi­tion poli­tique et ses cal­culs de mariage. Comme Stend­hal, qui fait d’ailleurs l’éloge de l’aîné dans ses Mémoires d’un touriste, voy­age en Bre­tagne et en Nor­mandie, il court, observe, entre­prend, fait et défait. Bref, tous deux s’agi­tent.  Déportés ici, exilés là, ils vis­i­tent la France, passent de la vis­i­bil­ité à l’in­vis­i­bil­ité. Ce que nous ne pou­vons aujour­d’hui. Certes, les déplace­ments sont inces­sants. Voiture, train, avion, tour du monde. Le plus sou­vent, nous allons immo­biles, assis, trans­portés tels des paque­ts entre les mains d’une équipe de livrai­son. Quant à nos tra­jec­toires, elles sont com­mer­ciales, donc dégagées, coor­don­nées et con­formes. Impos­si­ble de s’échap­per. L’e­sprit d’aven­ture qui ani­me le Car­di­nal comme Beyle (ain­si que se nomme Stend­hal, qui aime par­ler de soi à la troisième per­son­ne) tient à la pos­si­bil­ité de s’es­say­er sans cesse sur des scènes dif­férentes. S’il y a échec, il leur suf­fit de s’en aller. Répu­ta­tion gâchée à Ver­sailles? En route pour Paris. Une con­ju­ra­tion déjouée en Bre­tagne? A cheval! Cette folle agi­ta­tion n’est pas insen­sée. Ces hommes-là accu­mu­laient en quelques années une expéri­ence inédite. La France d’hi­er était plus vaste que le monde d’aujourd’hui.