Visées

L’idée que les malveil­lants par­rainent des imbé­ciles aux postes de déci­sion n’est pas orig­i­nale, elle est juste.

Musée 2

Balade en sabots de plas­tique chez les grossistes de la Merced. Moi qui ne jure que par le souli­er ferme, j’ai honte. Donc je vais, résolu. Quand il ne s’ag­it pas des déplace­ments de routard, Bermudes et bottes mil­i­taires (les seules chauss­es que j’emporte en voy­age), c’est pire. Au Musée de la Banque Nationale, une jeune fille aveu­gle avec son chien m’ex­plique aimable­ment le régime de la vis­ite. Je fixe ses yeux. L’un décroché, blanc, l’autre noir, meur­tri. Joli vis­age qu’a­gré­mente un sourire tourné vers la lumière. Je prends soin de l’é­couter jusqu’au bout et la remer­cie. Elle ouvre le cor­don, me fait pass­er. Une autre gar­di­en me reçoit. Qui me dirige vers la récep­tion. Là, un cou­ple en uni­forme me répète les con­signes. Puis une employée me dirige à tra­vers la salle d’ap­pa­rat où se déroule un col­loque. Au pre­mier étage, devant chaque salle, dis­cret, timide, un garde. Me sur­veil­lant, cha­cun à son tour me souhaite une “bue­na visi­ta señor”. Brusque mémoire de cette bar­barie nou­velle qui ani­me les esprits dérangés, la destruc­tion mil­i­tante des oeu­vres. De même qu’un sen­ti­ment de recon­nais­sance envers la fon­da­tion de banque qui donne du tra­vail à tous ces gens — il y a peu de vis­i­teurs. A la sor­tie, touché par l’aveu­gle, je la remer­cie pour son aide. Et que voit-on dans ce musée? Paysages fins, pré-impres­sion­nistes, peints à la fin du 19e, de la val­lée de Mex­i­co; une étrange série de toiles anonymes sur la morale des mélanges raci­aux (exem­ple de titre: si un Espag­nol marie une négresse cela donne un mulâtre), mais surtout — je ne m’y attendais pas — le por­trait bien con­nu de Sor Inés Jua­na de la Cruz, la mys­tique dont je lisais la poésie en 1990.

Rappel

Sans nou­velles de Gala depuis qua­tre jours. Une des choses qui encore me perturbe.

Détail 10

Fan­fare de fifres et trompettes Plaza Rev­olu­ción à deux heures du matin. Je rêve. En tout cas, je ne dors pas. Aux pris­es avec des insom­nies ces nuits, je cale pré­cisé­ment autour des 2 heures. Or le silence vient de se bris­er. Oreille ten­due, je crois à un char musi­cal. Sauf qu’il n’y a pas cir­cu­la­tion. Et le son est per­sis­tant. A la fin je tire le rideau de la cham­bre d’hô­tel, je coulisse la porte-fenêtre. La rue Taba­calera est trans­ver­sale, pas de vis­i­bil­ité en direc­tion de la place. Mais dans la tour vit­rée du Barceló, vers le 90ème étage, l’om­bre d’un cou­ple, il sont aux aguets, ils se posent la même ques­tion: com­ment est-il possible?

P.R.I.

Filles aux cheveux vio­lets, anneau dans le nez, tatouées comme des tapis­series. Elles man­i­fes­tent “pour la femme” en hurlant, pein­turlurent façades et mon­u­ments, brisent les vit­res. Dans mon quarti­er de la délé­ga­tion Cuauhté­moc, celles des mag­a­sins d’habits pour hommes.

Hypnagogie 2

Image d’un paysage défi­lant, ce pour­rait être depuis l’in­térieur d’un train ou d’une voiture (avec les quelques cent heures de bus que j’ai roulé depuis le 21 jan­vi­er, ce serait plutôt un bus) à laque­lle s’a­joute le notion de “trav­el­ling” car j’ai con­science que je crée cette image qui défile en même temps que je la vois défil­er ce qui me per­met d’y mêler des élé­ments anachroniques: une troupe de dinosaures, un chalet enneigé, un quarti­er de New-York, un morceau de bataille napoléoni­enne, con­statant ensuite que cela est du plus bel effet, qu’il faudrait en tir­er une œuvre d’art cinétique.

Hypnagogie

Tra­vail du cerveau, dans la demi-som­meil, pour don­ner du sens à des élé­ments mis en mémoire mais demeurés en deçà du niveau de la con­science. Entre­vu chez Tok’s sur un écran d’am­biance un joueur de base­ball qui arme sa bat­te. A Mali­nal­co, dans la cham­bre où m’hébergeait Tol­do, il y avait une boule-héris­son (anti-ner­vosité). Rêve: le lanceur envoie la balle, je la rat­trape au moyen d’un gant de chantier (c’est la paire que j’u­tilise pour mon­ter le bois de chem­inée à Agrabuey) , une fois, deux fois, jusqu’à six fois. Avant de ren­voy­er la boule-héris­son au lanceur, je com­mente pour un équip­i­er imag­i­naire: “fais atten­tion à la posi­tion du gant!”, “tu as vu le gant?”, “observe encore ma main”. Or, jamais je n’ai joué au baseball.

Yucatán

S’agis­sant de la monot­o­nie du paysage yucate­ca. l’ex­pli­ca­tion que me donne Tol­do éclaire bien des choses. Au 18e et 19e, dit-il, les bois pré­cieux util­isés en Europe venaient presque tous des coupes pra­tiquées dans la pénin­sule si bien qu’au début de ce siè­cle il fal­lut rebois­er. Ce que l’on voit aujour­d’hui, petite jun­gle qui de Hol­box à Campeche cou­vre de mousse le ter­ri­toire dans son exten­sion, est repiquée. D’où son manque de diver­sité, d’où sa tristesse. Con­trepar­tie, les navires de com­merce reve­naient de Hol­lande chargés de Gou­da, pro­mu ingré­di­ent incon­tourn­able de la cui­sine nationale.

Reste

En dépit de la sit­u­a­tion pré­caire de notre lib­erté, quelque part entre déter­min­isme géné­tique et axi­olo­gie religieuse, et cela même s’il faut s’aveu­gler sur la nature de notre con­di­tion, la dig­nité de l’homme ne peut repos­er que sur l’ef­fort et la volonté.

Futuribles

Et si le posthu­man­isme n’é­tait qu’une pro­lon­ga­tion tech­ni­ci­enne du pro­jet uni­ver­sal­iste d’É­tat-prov­i­dence? Soit le dépôt des charges de souf­france liées au corps avant libéra­tion de l’e­sprit. Mais pour faire quoi? Qui peut aujour­d’hui pré­ten­dre savoir diriger son esprit? Et lequel serait capa­ble de démar­rer un effort indi­vidu­el dans un champ d’ac­tion que toutes les valeurs ont déserté? Plus encore quand y man­querait le corps?