Le problème du territoire. De la terre. Je ne dis pas fertile ou simplement arable, mais désurbanisée et déréglementée, libre de principes, lesquels devront être revisités à la mesure de l’homme afin que la destination nouvelle, non aliénée de la terre, advienne. Qui peut encore prétendre à cela? Et donc, quel statut a aujourd’hui l’homme? Nulle idéologie dans ce propos, rien que du bon sens: certes, dans la grande disjonction numérique toute idéologie est tolérée, le dire a libre voie comme composant du “bruit”, du moins aussi longtemps qu’il ne fait pas réclame d’un projet de modification du régime d’occupation de la terre, pour simplifier: du temps et de l’espace — et ce, même localement, par dépassement par exemple d’une clôture cadastrée ou d’une place de stationnement lignée. Néo-bourgeois que je suis (comme tant d’autres, et dans ma société gavée, mieux veut dire “tous”), je défends comme je défendais dans les années 1990 la libre reconversion de la portion de territoire que chacun est capable d’occuper à la force de son génie civil et symbolique. Mais ce que l’on voit aujourd’hui dans l’Europe débile fait pitié: des actes d’occupation provisoires de ruines urbaines ou de friches industrielles ou de forêts glauques dont chacun sait qu’elles sont laissées aux occupants le temps que le pouvoir en fasse, par des discours calibrés pour la masse, des délinquants. Or, ce ne sont pas eux les ennemis, mais bien les fortunes qui accaparent et fiscalisent, donc volent. Mais surtout, façonnent les comportements en vertu de l’accaparement. Aussi: “haro sur les ennemis véritables de la propriété!” Où il faut entendre (je suis anti-communiste): “haro sur les propriétaires qui font usure de la terre de l’humanité générale!”. Nous sommes aux prises avec un territoire que s’est arrogé une minorité violente qui administre, dit-elle, la démocratie. Sa bêtise, exprimée dans un matérialisme maniaque, nous conditionne contre l’intériorité, contre l’imagination, contre le plaisir, contre nous-mêmes.
Stage 2
Villages secondaires et plats, justifiés par la route, bâtis aux limites de la communauté de Madrid. A la fois stations de demi-montagne pour bourgeois et pièges à demeurés. Privés du soleil qui éclaire et embellit la Castille, ils semblent coupés du monde. Comme au Nord, les salles de cafés servent de refuge par mauvais temps. La porte poussée, les familles vous considèrent.
Stage
Logé deux nuits dans une colonie de vacances de Piedralaves, province d’Ávila, au bout d’un couloir qui donne sur un parc à chevaux et une chapelle de pierre reconstituée. Vêtu de nos uniformes de Krav Maga nous courons sous la pluie pour rejoindre la salle où Alexandre Orozco, l’un des hauts gradés du continent, fait répéter les libérations d’étranglement, les saisies de pistolet, les parades contre couteau. Trente élèves de Madrid participent au stage, et trois Suisses, dont chacun se demande comme ils ont aboutit là. Mais avec ou sans pluie, c’est l’Espagne, l’humeur est bonne, joyeuse, bruyante et le sport n’empêche ni le rire ni la boisson. Le lendemain, dans une forêt, casqués et armés pour des parties de paint-ball par équipes; un peu lassant à mon goût, moi qui manque d’intérêt pour le jeu. Dimanche, paella, puis dispersement. Monfrère, Aplo et moi restons sur place, hébergés dans un palace désuet de quatre étages, la Posada Real Quinta San José, chambres tapissées d’azulejos et lits à baldaquins.
Proudhon…
…a la vision d’un “univers desséché où vivraient des automates perfectionnés, et d’une existence pleine jusqu’au bord de délices, mais dont l’aridité ne laisserait plus de place à ces sentiments, parmi lesquels notre effort est de faire sortir, comme une plante de sa tige, la charité de la justice.” (1855).
Souricière
Dans nos sociétés de révérence devant des principes toujours neufs et arbitraires, les hommes honnêtes se cherchent au réveil, dans la journée et encore le soir, et ne se trouvent pas. Ecartelés, ils en appellent aux artifices pour se réunir, mais ne sont pas dupes: ce qui les guette n’est pas la fatigue, c’est le refus définitif de cette forme usurpatrice que prend la fatigue quand elle est provoquée par un schéma inhumain.