Vélo pour l’aéroport

Départ pour Madrid. Je pars en cuis­sards, aus­si ai-je envoyé mes habits en poste restante. Je les prendrai au pas­sage, à Guadala­jara. J’ai trois jours, l’avion décolle jeu­di. Plus que 450 kilomètres.

Cycle

Au fond, per­son­ne, à quelque rare excep­tion près, ne sait ce qu’il pour­rait faire sinon recharg­er par le som­meil l’én­ergie qu’il épuis­era par la fatigue. Les actes qui per­me­t­tent ce tour de force étant par ailleurs indifférents.

Rassurant…

…de penser qu’il y a des gens qui rem­plis­sent leur déf­i­ni­tion. Pete Doher­ty est une rock star.

Libre

Dis­cus­sion avec Gala. Elle me dit (et je sais, et je con­state): “tou­jours, j’ai été libre”. Facil­ité à se mou­voir, à inven­ter le présent, à com­pos­er avec l’ad­ver­sité, toutes choses qui relèvent du don, mais aus­si, ce qui est moins répan­du, dés­in­téresse­ment, une ver­tu. Ce à quoi j’ob­jecte — “fait remar­que” est plus juste —  que c’est pro­pre à sa généra­tion, époque 1970: le pro­grès était là, il parais­sait sans fin. Force est d’ad­met­tre: cela n’ex­plique pas tout. Et j’en reviens à la lib­erté, la mienne: jamais, dirais-je à part moi, je n’ai été aus­si libre. Sans pré­ten­tion, je mets quiconque au défi d’être aus­si libre. Non par plaisir de défi­er (je m’en fous), mais pour que mesure soit pos­si­ble. Libre. Et quoi? Juste­ment, je ne sais pas. Sinon que ce n’est pas facile. Et qu’au­cun retour à la sit­u­a­tion antérieure n’est envisageable.

Condition

Le des­tin mal­heureux de l’homme est d’être en retard sur son destin.

21

Tiré des déter­mi­na­tions ani­males, miné par le scep­ti­cisme, n’ayant aucune voca­tion sur terre, il est nor­mal que nous ne son­gions qu’à notre perte, sauf à faire la pro­pa­gande de notre capac­ité à dépass­er cette perte.

Vélo

Tou­jours dans mon idée de me ren­dre à Bangkok à pied ou à vélo. Paysage de désor­dre devant, obsta­cles sans compte, silence et volon­té, défaite du social, exhausse­ment. J’y reviens comme je pré­pare ce soir, à Agrabuey, mon vélo de ran­don­née pour gag­n­er Madrid en trois jours (je prends un avion pour la Suisse) — il y près de cinq cent kilo­mètres. Cela n’est rien; depuis mai, je suis en con­tact avec les organ­isa­teurs de la Transpyrénéenne. Routes aléa­toires, chemins, le tout sur 1500 km, un dénivelé fou… Le vain­queur met trois jours. Hier au bar, avalant du vin Somon­tano, les jeunes guides me dis­aient qu’en octo­bre un can­di­dat était passé par le vil­lage. Il arrivait de Biar­ritz, met­tait pied à terre pour le pre­mière fois. Il a fumé un cig­a­rette, Mari-Luz lui a servi un café dou­ble. Sta­tion de quelques min­utes, il est reparti.

Balduc

Ce lun­di, deux malles ont échoué devant ma mai­son. Aucune adresse. J’ai voulu les ouvrir, ser­rures ver­rouil­lées. Bal­duc, tou­jours curieux, est passé. Il n’a pas posé de ques­tions. Ni lui ni les autres voisins n’ont posé de ques­tions. Mar­di, les malles étaient tou­jours là. Ven­dre­di, il y en avait qua­tre de plus. Pour quit­ter la mai­son, il me fal­lait grimper. J’écris cela dans ma cham­bre, au lit, un pis­to­let à la main. Pour dégager l’en­trée, mais aus­si la rue, j’ai ren­tré deux malles dans le salon. Peut-être était-ce une erreur.

Hiver

Belle neige sur Agrabuey. Vers treize heures, je monte le pre­mier des deux cols qui nous sépar­ent de la plaine. Der­rière moi, qua­tre voitures. L’une s’embourbe. Les pas­sagers l’a­ban­don­nent. Une autre cale. Je ne m’ar­rête pas. Je coupe King­dom Come et m’en­gage dans le brouil­lard. Con­cen­tré, je tiens le milieu de la piste. Quand j’ar­rive au vil­lage, les autres me rejoignent, dans la même voiture, tous. Je gare où je peux, en pente, à droite de la fontaine. Ren­tré, je me sers un vin. Arrive l’ou­vri­er du maire, l’a­bat­teur. Ma voiture a glis­sé de dix mètres. Elle s’est arrêtée juste avant le mur. A seize heures, comme je mijote un papet aux pore­aux, un mes­sage du “groupe vil­lage”: “c’est bon, je crois que nous sommes tous rentrés.”

Paradis

Le par­adis ne dure qu’un moment. Il vient et revient. Sisyphe ne con­naît pas la pente, aus­si ne con­naît-il pas le som­met. Chaque fois, le som­met lui est sur­prise, sus­pen­sion de l’ef­fort, par­adis. Et retour à la vie. Qui est souf­france. Quant à cet autre par­adis, celui que van­tent les dom­i­nants pour appâter les faibles, nul doute qu’il existe, il est ensoleil­lé, plan­té d’ar­bres et pleins d’oiseaux et sans tra­vail, et il a un nom, la mort.