Eux appelaient encore cela le monde, les grands relativistes, ces consciences majeures, et pas seulement les philosophes, les aventuriers qui s’étaient, les uns par la force de l’intelligence, les autres par la force de l’action, libérés de Dieu et de l’horlogerie des religions, mais nous, comment pourrions-nous appeler le monde sinon société, somme intégrée de circuits dont nous sommes à la fois les créateurs tristes et les particules dynamiques?
Equation
Que font les individus inféodés aux schémas de pouvoir, donc par eux seuls motivés, sinon nous entraîner à croire que les détails sont de la plus haute importance afin de disperser tout regain individuel d’énergie? La force construite par l’individu — mentale, physique — quant elle est bien orientée, est à l’opposé: elle construit par son exemplarité un espace d’intégration et néglige les détails; de fait, pour atteindre son but qui est tout universel, disperser des énergies serait un luxe.
Journaliers
Longue pluie sur Agrabuey. Le poissonnier qui nous vient les mercredis de Saint-Sébastian a mis la capuche. Un toit est en réfection près des anciennes écoles. Même équipe que sur mon chantier, le maire, l’abatteur et José, l’aide aphone, la clope au bec. Un livre dans mon cabas (La dimension caché, un traité d’éthologie), j’attends mon tour pour acheter oignons doux et morue, olives et citrons. Mais n’ose lire. L’après-midi, je fais de la corde à sauter sur la piste de pelote basque; le soir je reçois Francisco, le savant du village, historien, écrivain et chercheur, qui me dit: “j’enquête sur le cerveau, sa taille, l’évolution des mesures et j’ai la conviction que Dieu n’existe pas: il s’agit d’une idée produite par notre capacité de connaissance”. Plus tard, retour aux constantes: combat de MMA entre Magomedsharipov et Bochniak, un chef d’oeuvre de violence et de détermination. Puis apaisé, je lis Montaigne (Voyages) et Dostoievski (L’idiot) — surpris dans ce dernier cas du change que donnait, en cette époque reculée de décadence du tsarisme, la parole, apte encore à fonder un statut et un rapport financier.
Rêve
La Rolls à peine garée, radiateur visible depuis la réception d’hôtel que je viens d’atteindre avec mon épouse, elle vêtue d’une élégante veste de peau, j’obtiens les clefs de la suite royale, remercie l’employé pour son mot de bienvenue, puis soudain déclare:
-Comme ça, nous aurons les points Dia pour les boîtes de sardines gratuites.
Gala
Lointaine, à son habitude. Parti avec rage de Florence fin août, je renoue, de mon propre chef, par usure, souffrance, fatigue, sagesse (elle n’appellerait pas), et la trouve, difficilement, par écrit, puis, après négociation (deux semaines), par téléphone. Où est-elle? “Tu es où?” Sans que je sache où elle est — elle ne le dira pas — elle conte que “c’est scandaleux”, qu’embarquer tous les meubles ainsi, en un quart d’heure et quitter l’Italie, c’est une folie (tout le monde le dit: “tu es fou!”)… avant de m’agonir. En fin de compte, il y a broderie. Torts partagés (ce qu’elle ne dirait pas, mais je signe mon interprétation des bavardages de couple), et nous en venons à l’état présent: flou, indécidable, à préciser. Ce qui veut dire? Qu’elle est où elle est, que je suis à Agrabuey et que “oui, bien sûr”, nous avons tout à faire ensemble.