Axarquie 2

Sur son fond de ciel et d’eau, la ville est superbe. Dès l’aube, un soleil rouge lisse le quai. Gris, les sables virent jaune. Je sors sur le bal­con. A grandes enjam­bées, les habitués promè­nent leurs chiens, les draps tirés jusqu’aux oreilles, Gala dort. Comme elle se maquille et se coiffe avant de se couch­er, elle est belle. Je la regarde, puis me recouche et som­nole. Autour de neuf heures, nous déje­unons en ter­rasse de l’hôtel. Der­rière le muret, les quais, la plage, les vagues et des per­ro­quets sif­flants. Sur la table munic­i­pale, un cou­ple de retraités joue au ping-pong. Cha­cun a une ving­taine de balles en poche, de sorte que la par­tie est peu inter­rompue. Arrivent les ama­teurs de « pad­dle ». Ils glis­sent les planch­es en bas des toits des voitures, les posent sur la mer, s’agenouillent, pagaient. Gala, qui mange désor­mais un pain spé­cial sans gluten achaté au super­marché, attend que le bar­man le toaste. Je bois un café, un sec­ond café, un troisième. En fin de mat­inée, entre les goss­es à trot­tinette, les familles qui pal­abrent et les vélos, je coure mes dix kilo­mètres, Le reste de la journée, nous en faisons que boire (moi surtout), manger (poulpe, cala­mars, con­ques) et faire la sieste (tard, de plus en plus tard). A par­tir de vingt-et-une heures, lorsque les habi­tants finis­sent le tra­vail, nous recom­mençons à boire et manger, avec, juste avant de regag­n­er la cham­bre d0’hôtel, la halte oblig­a­toire chez le Chi­nois pour acheter deux bouteilles de Skol verte, la seule bière qui puisse se digérer.

Production

Entre les mains des vendeurs, les pro­duits se suc­cè­dent à une telle vitesse qu’il devient dif­fi­cile de savoir ce qui est pro­posé au client; par exem­ple un haut-par­leur:
-Syn­chro­nisé, sym­pa­thique… et le design, voyez! Ergonomique aus­si, léger.. env­i­ron 500 grammes, mais surtout imper­méable… pour les soirées piscine.
-Et les semelles, elles sont bien? Je veux dire: on peut courir sans avoir mal aux pieds ?
-Là, vous me posez une colle: on vient de recevoir le pro­duit! Un instant, je vérifie…

Tourisme

Hotel Eli­mar à Rincón, lourd et droit, sur la plage. A l’ouest, la rade de Mála­ga puis la côte des retraités anglais; à l’est l’Es­pagne des frais­es, des tomates et des Arabes sous serre: la mer de plas­tique. Notre cham­bre, la 606, est au dernier étage. Bâti pen­dant la crise par des maçons roumains et ivres, ce build­ing a hérité de toutes les tares de la spécu­la­tion immo­bil­ière des années folles: portes de guin­guois, trous dans le plâtre, joints tart­inés, plinthes qui gon­do­lent. Notre salle de bains est la plus mal foutue qu’il m’ait été don­née de voir: pour c…, il faut plac­er son fessier en tra­vers de la chiotte car celle-ci tutoie le mur, quant au bidet, on jur­erait qu’il a été jeté sur le car­relage comme un dé sur un tapis de jeu. Pour la vue, elle est splen­dide: nous sommes aux avant-postes. La mer d’Al­borán s’é­tale devant nos yeux. J’ou­bli­ais, l’hô­tel compte 300 cham­bres dont la moitié sont inachevées. Sans fenêtres ni bal­cons, tra­ver­sées des mou­ettes, les chiens y dorment.

Maladie

Pre­parez-vous à ne pas croire l’Etat.

Littérature

Les proches ne vous lisent pas de crainte de décou­vrir ce que vous pensez. Ceux qui aiment lire, lisent peu ou pas, faute de temps. Quant à ceux qui ne lisent pas, ils ne lisent pas. En fin de compte, seul lisent ceux qui écrivent. Pour écrire ou pour s’as­sur­er que les autres écrivains n’écrivent pas mieux qu’ils ne le font.

Axarquie 2

Rou­tine agréable sur ce front de mer. Les gens pren­nent le temps, boivent et rient et man­gent, font des enfants (peu), grossis­sent et maigris­sent, achè­tent des chiens (petits) et les mon­trent, vivent surtout pour les matchs de foot, tou­jours les mêmes, Real con­tre Atleti­co, aller et retour. Cepen­dant, le monde tourne — ce qui ne saurait affecter ces bienheureux.

Après la vie

Jeune vieil­lard à la table voi­sine, Uruguayen immi­gré à Ham­bourg. Il passe chaque année les mois d’hiv­er à Rin­con, sur la plage, avec sa femme (chez le coif­feur, elle se fait belle pour le week-end). Nous par­lons chur­ros: vari­antes madrilène et locale, fri­t­ure droite ou en spi­rale, puis il en vient à sa vie, par­lant de l’en­tre­prise pour laque­lle il tra­vail­lait, ses livraisons, ses licen­ciements, ses chefs et ses mil­lions, comme si la retraite, en même temps qu’elle le ren­voy­ait à lui-même, l’avait privé de son existence.

Axarquie

Huit mois que je n’é­tais pas revenu à Rincón; la dernière fois, au mois de mai, je débal­lais devant l’hô­tel mon vélo de course com­mandé aux Etats-Unis. Aujour­d’hui, je suis sur le même trot­toir. Tan­dis que je remonte en direc­tion du vil­lage, je croise, au même endroit, à quelques mètres près, le vendeur invalide de la loterie, Nacho mon ancien pro­prié­taire, la modiste Lola, Ramos le motard-coif­feur et cha­cun me rap­porte les derniers événe­ments: tem­pête, prix, nais­sances, meilleur menu de paël­la, résul­tats du foot­ball. Chez Jésus, je fais imprimer des cartes de vis­ite pour les employés, puis rejoins Gala qui essaie en cham­bre de splen­dides habits blancs — fausse four­rure, pan­talons per­lés, blouse de laine — avant de se remet­tre, comme elle était, en noir.

Versatile

Une femme que vous con­nais­sez, que vous aimez depuis des années: elle ren­con­tre un incon­nu, devient soudain pour vous une inconnue.

Epoque

Le café de la gare María Zam­bra­no, au cen­tre de Mala­ga, où j’ai déje­uné depuis tou­jours, c’est à dire onze ans, a dis­paru. Sac au dos, dou­ble valise à la main, Gala à mon côté, que je guide, je mets la main en visière.
-Il était là…
Plus dépité que je ne veux bien le dire. Nous avançons. Nous prenons place à une autre ter­rasse. Même œufs frits, même café, pain, olives, même ser­vice, mais enfin, quelque chose a dis­paru, de mon présent, de mon passé.