Si on ne peut accéder au niveau supérieur (il est, avant destin famélique, réservé aux religieux), j’avoue que j’en ai assez de voir les mêmes voisins, faire les mêmes promenades, accompagnés des mêmes chiens (interdits d’aboiements) et qui n’ont, par décret gouvernemental, à ce qu’ils pensent, maîtres et chiens, pas le droit de parler ni d’aboyer à l’air libre et donc passent, à quatre pattes, la mine basse.
Mouvement 12
Monpère me dit, “non, pas en Asie ces jours, il s’organise une chasse aux étrangers, la rumeur veut qu’ils soient les responsables de la maladie.” Précisons: ce n’est pas l’avis d’un Suisse noyé au bouillon, il a vécu plus de dix ans, avant ouverture, au Vietnam. Mais ne voilà-t-il pas qu’il suggère: “va au Maroc!”. De loin la punition électro-capitaliste, produit de mon imaginaire, plutôt que cet échec culturel et humain, fruit de diverses idéologies vomitives. Après tout, nous autres Européens, méritons — oh combien! — de souffrir des effets de nos témérités: deux mille ans de domination.
Solidarité
Il y a de grande âmes. Acteurs efficaces du dispositif, doués de cette admirable mentalité que j’admire, pompiers ou infirmières. Sans honte ni excuse, je n’en fais pas partie. Autour, ailleurs, dans les cercles d’enfer, il y a de grands prédateurs. Ils sont à l’oeuvre. Expliquent, discourent. Sans dire, sans se trahir. Minute après minute. Qui sont-ils? Non, ils n’ont pas déclenché la maladie, mais ils se servent au banquet et tirent la nappe. Que les naïfs se rengorgent: la table va disparaître, la qualité des mets baisser, bientôt sera interdite la voix au chapitre.
Mouvement 11
Vers l’inertie: tout le jour, je lis sur la Birmanie et j’écris “Naypyidaw, cité de l’espace”. Ensuite, au pied de l’immeuble, je me chauffe puis, comme l’a conseillé le major Gérald de la Légion étrangère (Aubagne), je m’amuse à pousser le mur de l’immeuble et soulève des bouteilles d’eau de 1,5 litres. Enfin, la première bière dans la main, je réfléchis à cette annonce épouvantable, la prochaine introduction d’une application — une App- de Contrôle Total des Corps et des Esprits (CTCE), et d’abord aux conséquences qu’elle entraînera, pour moi la nécessité de chercher refuge dans le tiers-monde.
Mouvement 10
Drôles les Arabes de l’école hôtelière, filles et garçons logés dans l’ancien sanatorium: il y dix jours, j’alignais squats et pompes, ils jouaient au volleyball. Peut-être ont-ils vu que j’étais vieux — ce que je suis. Ils ont changé la routine. Apportant poids, matelas et chaussures, ils démarrent des exercices contre la montre. A distance, nous rions ensemble tandis que les plus paresseux, Japonais et Pakistanais organisent un chasse aux œufs.
Vampires
Sur le mode mineur, mais en fanfare, les associations européennes de patrons annoncent ces jours qu’il va falloir travailler plus (vous, moi, nous tous). Facile à comprendre: défaut de richesse, donc travail. Mais la donne est toute autre dans un système complexe confronté à l’effondrement. Les individus sans argent sont utilement conviés, au nom de l’humanité, à rembourser les investissements monétaires destructeurs des vampires capitalistes (trente ans de mise sous pression du peuple).
Espagne
En contact avec Agrabuey, j’apprends que le village entier confectionne des masques et n’échange que sur ce sujet: “nylon ou cotton?”, “le rideau de ma cuisine peut-il servir?”, “le papier, quel papier?”. Une petite économie de guerre. Cependant, je suis en direct la session parlementaire qui se tient à la Moncloa: en petit nombre dans l’hémicycle, à distance les uns des autres, les députés s’invectivent. Ils hurlent. En partie basse, dans sa chaise roulante, le communiste de Podemos, Echenique. Tournant avec peine la tête dans le bruit qui fuse, il intercepte remontrances et menaces.
Générationnel
Les milliards sortis d’imprimerie, les propos lénifiants des hommes en costume, les faux mea-culpa, quelle importance? Seule compte le pouvoir de chacun a demeurer ce qu’il est ou redevenir ce qu’il était avant que le dispositif ne convertisse ses intentions en intentions d’une unité fonctionnelle. Dès lors, il faut regretter que la maladie s’attaque aux plus âgés. Ce sont les jeunes qui sont porteurs d’une absence complète de renouvellement: eux, surorganisés, et convaincus que l’avenir c’est la reprise du présent là où il a été laissé, et son accélération afin de satisfaction de tous les désirs.