Le consulat me répond de rester chez moi, il n’y pas d’entrée possible en Espagne, je serai avisé en temps voulu, en même temps que les autres, les touristes — si jamais ils sont autorisés à revenir.
Mouvement 23
Assis sur un tronc aux Mosses. A mes pieds, un ruisseau volubile. Cile vaste. Haut soleil. Au loin, bruit des motos qui chavirent dans les virages. Nous déballons du parmesan, des œufs, du lard. Aplo et Luv ont choisi une berge plate, dans l’ombre des sapins. De l’autre côté du ruisseau, derrière une racine mise à nue par le flot, on planterait volontiers une tente pour se tenir à l’écart du monde (et cesser d’entendre ses lamentos). N’était-ce le mal de ventre — ces jours lancinant — je profiterais pleinement de la sérénité de ce lieu, à la fois ouvert, tendre et brillant. En début d’après-midi, nous regagnons nos chambre, nous dormons. Au lever, le soleil est toujours aussi généreux. Sur le terrain du sanatorium, nous transportons un tapis, des haltères, des pots d’eau. Puis réalisons un programme complet, échauffement, bras-jambes, abdominaux. Du bâtiment d’école, fusent des rires anglais (chanque langue impose sa musique au rire). Mais nul ne s’aventure à l’extérieur, pas même de profil. Comme d’habitude, je demande: “que peuvent bien faire ces apprentis hôteliers coincés en chambre depuis six semaines, loin de leur Chine, Syrie et Japon? Soudain, confinée sous un parapluie, une gamine jaune longe prestement le terrain. Elle descend les 467 maches qui séparent le sanatorium de la succursale de Denner. Plus tard, dans les mêmes conditions, elle repasse serrant un paquet de chips sur la poitrine.
Uber
Bonne nouvelle: cette compagnie dont les fonds de commerce servent à empiéter sur la vie privée afin de rentabilisation perd chaque heure des dizaine de milliers de courses. Nouvelle meilleure, airbnb, qui monnaie votre salon, votre lit, votre intimité, airbnb qui vampirise l’environnement affectif, est en déconfiture.
Art
Le maître de classe, débonnaire et supérieur, vêtu d’un manteau, le physique de Joseph Beuys, m’encourageait dans mes dessins au crayon gras. Le sentiment, quasi physique, d’une compréhension intellectuelle me persuadait que j’avais touché le lieu idéal où désormais je déroulerai ma vie. Affaire étrange car ce rêve, commencé le lundi 4 mai, reprenait aussitôt que je trouvais le sommeil, le mardi 5, pour se prolonger toute la nuit.
Courte vision
M’apparaît ceci: je suis heureux de faire ce que je fais, de devenir ce que je suis, d’essayer d’allonger, encore un peu, mes compétences, je lutterai donc pour qu’on ne me prive pas de mon état. En même temps, je me réjouis de faire d’autres choses, transversales, de l’ordre du sport, du vagabondage, de la beuverie ou de la recherche érudite, et participer à l’effort collectif m’intéresse peu, non que je n’y souscrive pas moralement, mais parce que j’ai la conviction que le collectif est aujourd’hui un prétexte au non-collectif.
Mouvement 22
Toujours en haut, dans ce paradis minuscule. Sur la pente ce matin, des vaches. Gala se plaint: “comment tiennent-elles?”. Ce soir, après contact, je la rassure: elles sont écossaises. Pattes courtes, frange basse, cornes effilées. Autre nouvelle majeure? Un arc-en-ciel au crépuscule. Beau. Le dernier soleil donne ses couleurs. Netteté inouïe des sept composants. Un spectacle que nous voyons depuis la terrasse, plusieurs fois, entrant, sortant, tandis que les chaînes d’Etat suisse, française, madrilène débitent leurs conneries (télévision). La journée? Tranquille. Contenue. Pas de rapport à l’étranger, à l’autre, au vivant. Egotiste. Un destin proche de ce que les meilleurs écrivains d’anticipation imaginaient pour les encapsulés de l’espace : le dialogue avec la machine.