Mouvement 16

Très peu de mou­ve­ment, un ralen­ti. Dans les mon­tagnes proches de l’im­meu­ble, des étu­di­ants asi­a­tiques, ils  rasent les murs, on ne peut les saluer, encore moins s’en­tretenir. Il pleut. Le brouil­lard monte, la ter­rasse dis­paraît. J’at­tends l’an­nonce d’une éventuelle réou­ver­ture des fron­tières. Cepen­dant, je cor­rige Naypyi­daw et m’imag­ine vieil­li, ren­du à demeure, faisant ce que je fais, écrire, mais seul tout à fait, ne faisant que cela, sup­primées les cours­es, les soirées, les tra­ver­sées à vélo. Au télé­phone, C. me dit, “on aura prof­ité!” — ou est-ce moi qui dis cela: c’est moi. Lui: “après les années 1980, 1990…”. Il a rai­son, le début de la grande faib­lesse, de la bêtise sys­témique (j’emprunte à Stiegler), la fête des couleurs et l’anal­phabétisme indus­triel com­men­cent dans les années 2000. Moi, aujour­d’hui, l’avenir, n’é­tait-ce pour les enfants, j’en penserai ce que j’en pense. Fumerie d’opi­um dans la ban­lieue de Vien­tiane et lit­téra­ture mineure sur la table à pipe. Car il faut entr­er dans la vie prochaine en toute sérénité.

Images

Télévi­sions nationales: la chi­noise filme des Chi­nois; la Qatari, des Qataris; la Mex­i­caine, des Mex­i­cains. La Suisse, des noirs et des musul­mans; l’Es­pag­nole, des noirs et des Chi­nois; la Française, des noirs et des musul­mans. Dif­férence entre ceux qui prô­nent la mon­di­al­i­sa­tion, la maud­is­sent, ceux qui l’ai­ment, la revendiquent.

Demain-aujourd’hui 2

Au som­met, les multi­na­tionales: elles con­trô­lent l’é­conomie et la con­nais­sance; dans le postlibéral­isme, c’est la même chose. Dessous, les pays de rap­port: ils diver­tis­sent, relax­ent, requin­quent les mass­es, ce sont les pays du sud de l’Eu­rope et quelques des­ti­na­tions ciblées sur les autres con­ti­nents. En-dessous, les pays du tiers-monde, peu­ples esclavagisés via des pou­voirs fan­toches: ils tri­ment et souf­frent, ils pro­duisent les biens à bon compte. Enfin, sur scène, filmés en con­tinu, les gou­verne­ments. Ils orchestrent le spec­ta­cle démoc­ra­tique et assu­ment un rôle de contremaître.

Demain-aujourd’hui

Opin­ion à risque dont je prends la respon­s­abil­ité: nous avons affaire à un coup d’E­tat, du moins une fois défi­ni ce qu’il con­vient désor­mais de désign­er par le mot “Etat”. Soit tout autre chose que des gou­verne­ments ou des Etats. Les gou­verne­ments in cor­pore sont instru­men­tal­isés, de l’in­térieur (per­son­nes de basse besogne) mais surtout de l’ex­térieur (groupes d’in­térêts plus ou moins illégitimes, à com­mencer par les Organ­i­sa­tions inter­na­tionales) afin de relay­er, au titre pro­vi­soire de solu­tion face à une épidémie bien réelle, des dis­cours pen­sés et rédigés par les “thinks-tanks”, ces com­posantes émérites de la planète Occi­dent. Le test que font pass­er ces groupes de pres­sion postlibéraux porte sur la capac­ité de résilience des peu­ples en sit­u­a­tion de réduc­tion de leur puis­sance de vie. Cepen­dant que se pro­duit ceci: la mise à terre des entre­pris­es de l’é­conomie locale en vue d’une postérieure prise de con­trôle, après fail­lite donc, par les com­pag­nies dom­i­nantes et les fonds d’in­vestisse­ment. Le coup d’E­tat n’est ni européen ni améri­cain, il est transna­tion­al, il porte sur les marchés, il est le fait de nihilistes, optant pour la valeur “argent” con­tre la valeur “human­ité”. En Suisse, par oppo­si­tion aux pays alen­tour, le prag­ma­tisme affiché par le pou­voir fédéral dans la ges­tion de la crise plaide pour sa bonne foi (mais, doit-on ajouter, laiss­er notre pays en dehors du coup d’E­tat est un but, comme l’ont lais­sé autre­fois en dehors du pro­jet d’Em­pire les nationaux-social­istes : il est l’oeil du cyclone). Si j’ai rai­son, que ce coup a bien lieu minute après minute, il con­vient que cha­cun réfléchisse, dans son entre-soi, aux valeurs qui le font vivre et méri­tent d’être défendues… car si, au pré­texte que quelques 20 de nos citoyens meurent chaque jour nous accep­tons de nous met­tre à genoux, on devine ce qu’il advien­dra demain.

Enviable formule.

“Specie sui”.

Action

Passe­ports don­nés à des fins cap­i­tal­istes pour accélér­er le sys­tème de pro­duc­tion (tra­vail ou enfan­te­ment): quand seront-ils retirés?

Présent

Autant que se peut, il faut aimer les détails de la vie quo­ti­di­enne et les appro­fondir avec amour jusqu’à faire ensemble.

Espagnols

En sit­u­a­tion dif­fi­cile, la leur, la notre, ou du moins ce que les gou­verne­ments respec­tifs pré­ten­dent qu’elle est, l’Es­pagne plus que la Suisse est dan­gereuse: elle nuit aux citoyens du pays comme elle nuit à l’Eu­rope, con­cert des nations oblige. Ces gens d’Es­pagne, à l’imag­i­na­tion faible, au rap­port à l’é­tranger nul, au diver­tisse­ment bien chevil­lé au corps, bref à l’in­téri­or­ité défail­lante — je n’ac­cuse pas, j’aime l’Es­pagne — sont inca­pables de se ren­gorg­er quand l’E­tat donne un ordre. Et s’aligne quand il en donne dix, vingt, cent, tou­jours plus aber­rants l’un que l’autre.

Amérique

Un peu­ple qui ne peut faire une phrase sans par­ler de l’Amérique. Un seul geste sans hiss­er une dra­peau de l’Amérique? Inter­venir dans le monde sans crier, “Amérique!”.

Manivelle

Robert Pinget, écrivain, grand écrivain, que j’ad­mire et admi­rais. Quand il écrit Les amis de la cafarde (de mémoire), dont je lis les comptes ren­dus dans la presse, je ne le crois pas; je ne crois pas ni ne peux admet­tre qu’un tel homme, soli­taire émérite, fou con­scien­cieux, cul­tivé, qu’un tel écrivain verse dans un pes­simisme, une résig­na­tion, un aveu de sénil­ité, et j’ai tort: je suis jeune, beau­coup trop jeune, mal au fait de la force humaine, de sa tra­jec­toire et de sa déca­dence, plus encore des opéra­tions de cette déca­dence sur le cerveau, y com­pris le plus vaillant.