Retour des enfants petits dans les écoles primaires du pays de France: en rang, en ligne, à la Chinoise, sans se toucher, sans jouer, sans faire de faux pas, avec une maîtresse-gendarme qui prévient, réprime, punit. Ecole des cadavres, disait Céline.
Advention
Comment retrouver Dieu? S’opposer aux humains excentrés qui ne trouvent leur logique expiatoire qu’en faisant main-basse sur les autres humains, dans le cercle étroit, famille, amis, communauté ou dans le cercle large, pouvoir politique, financier, stratégique, demande de réintroduire, face au présent comme prolongation quantitative du présent, une promesse transcendante, un “Dieu” — un affolement de l’esprit qui nous pousse à faire du présent, un présent vivant et désirable. Et je parle, bien entendu, d’un Dieu sans église. Pas d’une administration. Ni d’une exhibition. Mais d’une foi hors-réseau. Authentique. D’une poésie. D’une écologie du vivant et de l’existant. Bref, d’une anarchie. Ce qui pose le problème du peuple, “de-notre-capacité”, au sens où le peuple est aujourd’hui le point de départ de la définition de l’individu banal alors que c’est l’individu original qui devrait être le point de départ de la définition du peuple.
Mouvement 25
Gala sort sur la montange chaussée d’escarpins de cuisine. J’ai mes chaussures de marche à tige montante lorsque nous empruntons le chemin du hameau de Hagne. Un couple de randonneurs surgit. Pour me renseigner sur le lieu-dit, je m’avance. Où se trouve le chalet que nous voulons visiter? Ils ne savent pas, ils s’inquiètent pour Gala. Avec ces escarpins? Sur ce chemin? En une phrase et trois sourires, Gala obtient de leur emprunter des chaussures de marche. Elle annonce sa taille, prend rendez-vous, dit au revoir. Après quoi, elle suit sur deux cent mètres et retourne à la voiture (il reste trois kilomètres de laie forestière jusqu’au chalet). Le soir, de retour dans notre station, Gala obient sa paire de chaussures auprès des randonneurs. Le lendemain, elle fait: “Zut! Rita!”. Qui est-ce? “La dame que j’ai rencontrée l’autre jour, lors de ma promenade!”. Et? Celle-ci est allée chercher à Lausanne des chaussures pour Gala. En milieu d’après-midi, je demande: à quelle heure vois-tu cette Rita?. “Quatre heures…”. Mais enfin, je m’écrie, il est quatre heures sept et il pleut des cordes! Tu ne m’as pas dit qu’elle t’attendait dans la forêt ? “Les chaussures! Rita! Vite, vite, vite! Je me maquille et j’y vais!”. Fin de journée, voici Gala à la tête de deux paires de chaussures. Lundi , comme nous allons une fois de plus en reconnaissance, je vois qu’elle porte des bottines de cuir qui lui appartiennent.
Mouvement 24
Fort brouillard. Les immeubles-chalets se déplacent à vue. A la fenêtre, sur un pré, trentes moutons, mâles et femmes, petits et adultes, bêlent. Pendant ma promenade, je parle avec eux. Ces moutons ne méritent pas la réputation qu’on leur fait: chacun a son ton de gorge, sa curiosité, son physique. Une fois quitté de l’équation l’abattoir, ils me semblent bien plus dignes que ces “amis de l’homme”, fabriqués en laboratoire, développés en appartement, nourris aux poudres de protéine. Qui n’étaient, à l’époque, la belle époque, avant la connerie générale, que “trente millions”. Plus bas, accrochées à la pente, les vaches écossaises. Elles ruissellent. Est-ce la terre qui les retient? Et dans le chocolat mou? Combien de temps sans dévisser? Les pauvres! Il faudrait marquer une pause, les mettre au chaud. La période est idéale pour une expérience d’éthologie. En temps de pandémie, personne n’y comprenant goutte, la crédulité devient asymptotique. Donc, chaque chien de réconfort est échangé (“Ts, ts! Madame, nous ne nous basons que sur des critères scientifiques!”) contre une vache écossaise.
Tactique
En terre d’église, le principe de fonctionnement de toute répression consiste à annoncer, en même temps que la contrainte la plus absurde, fatalement assortie d’une punition en cas de désobéissance, le prochain relâchement de la contrainte. Clef du dispositif, l’espérance. L’expression scandaleuse de “nouvelle normalité” indique bien que l’individu a été trompé, et volontairement, à des fins de pouvoir (par d’autres individus, promoteurs d’une partition de la société entre ayant-droits et n’ayant-pas-droits).
Mouvement 23
Assis sur un tronc aux Mosses. A mes pieds, un ruisseau volubile. Cile vaste. Haut soleil. Au loin, bruit des motos qui chavirent dans les virages. Nous déballons du parmesan, des œufs, du lard. Aplo et Luv ont choisi une berge plate, dans l’ombre des sapins. De l’autre côté du ruisseau, derrière une racine mise à nue par le flot, on planterait volontiers une tente pour se tenir à l’écart du monde (et cesser d’entendre ses lamentos). N’était-ce le mal de ventre — ces jours lancinant — je profiterais pleinement de la sérénité de ce lieu, à la fois ouvert, tendre et brillant. En début d’après-midi, nous regagnons nos chambre, nous dormons. Au lever, le soleil est toujours aussi généreux. Sur le terrain du sanatorium, nous transportons un tapis, des haltères, des pots d’eau. Puis réalisons un programme complet, échauffement, bras-jambes, abdominaux. Du bâtiment d’école, fusent des rires anglais (chanque langue impose sa musique au rire). Mais nul ne s’aventure à l’extérieur, pas même de profil. Comme d’habitude, je demande: “que peuvent bien faire ces apprentis hôteliers coincés en chambre depuis six semaines, loin de leur Chine, Syrie et Japon? Soudain, confinée sous un parapluie, une gamine jaune longe prestement le terrain. Elle descend les 467 maches qui séparent le sanatorium de la succursale de Denner. Plus tard, dans les mêmes conditions, elle repasse serrant un paquet de chips sur la poitrine.