Allemagne.

Pommes, blés, vach­es; ruis­seaux, lacs, collines; à chaque détour de chemin, je m’at­tends à voir sur­gir les com­pagnons Nar­cisse et Gold­mund du con­te de Her­mann Hesse. Cette Bav­ière du sud est enchan­tée. Voilà deux cent kilo­mètres que je roule au milieu des pâturages, passe des bourgs annon­cés par des églis­es à dôme, me sers aux fontaines de pierre et admire les façades peintes. Sur des tracteurs énormes, les paysans avec leur enfant sur les genoux et aux champs des femmes, ce que je ne vois plus en Suisse depuis le début du siè­cle. Et les noms des habi­tants, liés au tra­vail: Holz­er, Tis­chler, Bauer­fritz. Dans ces con­di­tions, j’ai atteint ce soir Ober­am­mer­gau, et me dirige à l’in­stant sur Bercht­es­gaden, dernier halte avant l’Autriche.

Frontière

Devant l’Autriche, à Sankt Mar­grethen. Demain, je monte vers Davos (ville de honte), la con­tourne et entre en Autriche, puis roule vers l’Alle­magne, en direc­tion de Garmisch-Partenkirchen et Berchtesgaden.

Vers l’est

Passé l’Ober­alp en mat­inée. Moins impres­sion­nant que la Fur­ka. Sur la descente, lessive dans l’eau tran­quille du Rhin, avant qu’il devi­enne fleuve. Puis une route à flanc de mon­tagne, sur la rive haute, creusée dans la roche blanche. Je dépasse les 100 kilo­mètres quand un rugisse­ment de moteur m’aver­tit. Le temps de m’ap­puy­er con­tre la paroi sur­git un motard fou. Il me frôle. Chas­sé par une BMW série trois. La pour­suite n’est pas ami­cale. Le dan­ger con­sid­érable. Les bruits réson­nent dans la val­lée. Je pense à la gamine que je viens de crois­er, elle mon­tait à petite allure. Plus mau­vaise expéri­ence liée à la vitesse que j’ai con­nue. Le soir, je dors en forêt au-dessus de Bonaduz. Au réveil, je vois le pan­neau con­tre lequel j’ai appuyé mon vélo: “camp­ing interdit”.

Sortie

Pris la route dimanche matin à Lau­sanne, je viens de pass­er le col de la Fur­ka. Temps mag­nifique, pente dure, surtout avec une vélo qui pèse (charge­ment inclus) 22 kilos. Aus­si longtemps que le temps le per­me­t­tra, bivouac en forêt. Direc­tion: Autriche, Hon­grie, puis Russie.

Manifestation 3

Egarés dans Zurich. Com­ment faire aus­si faux? La fatigue? Le peu de moti­va­tion? La pluie? A l’heure dite, nous par­venons toute­fois à retrou­ver les man­i­fes­tants sur le bord du Lac où doit être organ­isé un pique-nique avant la tenue de la man­i­fes­ta­tion prin­ci­pale con­tre les mesures gou­verne­men­tales liées à l’épidémie, dans l’après-midi, sur Hel­ve­ti­aplatz. Douze cars de police, soit deux cent élé­ments casqués, bot­tés et flingués atten­dent. Qui ordonne à la petite cinquan­taine de per­son­nes présente de se dis­pers­er, de porter le masque, de se taire. Au porte-voix. Des médi­a­teurs nom­més “Forces de dia­logue” vien­nent dia­logue. Ils dis­ent: “met­tez le masque, taisez-vous, dégager, on com­prend, mais nos cama­rades ne vont pas tarder à inter­venir”. Ce qu’ils font: par groupe de trois, ils appréhen­dent au hasard et ver­balisent. A dix-sept heures, sur le lieu de con­cen­tra­tion, dans le Kreis 4, milles per­son­nes gardées par les mêmes élé­ments bardés, bot­tés, armés. Quelle Suisse? Celle de Davos.

Démarche

Dans les cap­i­tales du monde trans­for­mées en lab­o­ra­toire, les citoyens experts allaient d’un pas sûr, le masque sur le vis­age, per­suadés de trou­ver le vaccin.

Directions

Les hommes poli­tiques ne pren­nent pas, ne pren­nent plus des déci­sions poli­tiques. Ils pren­nent des déci­sions de pou­voir, des déci­sions qui con­for­tent le pou­voir per­son­nel comme le pou­voir du groupe d’appartenance.

Manifestation 2

Pluie con­tin­ue sur la ville. Mal­gré la douceur autom­nale, les corps se recro­quevil­lent. Les sacs déposés dans un hôtel qui fait dans le tourisme japon­ais et les travaux de nuit, nous par­tons à la recherche d’un bar, ne trou­vons rien, revenons à la brasserie où des Suisse-alle­mands boivent sous un abri de for­tune. Comme nous prenons place à la table com­mune, on nous demande pourquoi nous par­ticipons à la man­i­fes­ta­tion du lende­main. Alors le voisin, tout en nous félic­i­tant, arrache les tick­ets de la main de la serveuse, prend les con­som­ma­tions pour lui. Nous rejoins Nolt. Un infor­mati­cien, fils d’une des anci­ennes amantes d’Evola aujour­d’hui exilée dans une château por­tu­gais. L’homme est étrange, intel­li­gent, nerveux, et vif et sym­pa­thique. Sataniste, sans le sou et ouvri­er dans une usine de Donuts. Nous cher­chons main­tenant une salle à boire intérieure, mais avant de servir, le garçon qui tient le lieu exige de voir mon télé­phone portable. Je n’en ai pas. Il se tourne vers Evola et Nolt qui dis­ent comme moi. La patronne apporte le sien, scanne le code qui éti­quette notre table: “nom, adresse, date de nais­sance, passe­port!”. Je me lève, nous sor­tons. Or, ce régime est général. A l’en­trée des étab­lisse­ments est affiché un tel nom­bre d’aver­tisse­ments qu’il est dif­fi­cile de voir à tra­vers la vit­re. Puis Evola a faim. Je l’ai dit, il n’y a que des fast-food, sorte de guichets semi-automa­tiques devant lesquels les clients font la file pour rejoin­dre un immi­gré qui met en boîte la nour­ri­t­ure; à votre charge de récolter la mon­naie, les ser­vices, la servi­ette, le sel et de rem­plir votre gob­elet à la machine. Ou alors des restau­rants pré­ten­tieux et kitsch: ils sont bondés. L’un d’en­tre eux est ori­en­tal. Il dis­pose d’une table. Out­re que je ne sup­porte plus la musique ni le car­ac­tère de ces gens depuis le début du sché­ma d’in­va­sion de l’Eu­rope, les prix sont aber­rants. Retour dans la rue. Comme il se doit dans ce pau­vre pays de Suisse, nous voici con­damnés à s’align­er devant un pain de kebab. Pour moi, pas de viande, jamais dans ces endroits (où d’ailleurs, il n’y a pas de viande véri­ta­ble). Donc des boulettes de graine dans de la pide. Bien sûr, je préfér­erai ne pas manger, mais aus­si ne suis-je pas seul. Cepen­dant, le pro­prié­taire, un Turc adipeux nous souf­fle dans le cou. Il désigne la pho­togra­phie qui s’af­fiche sur son télé­phone: “je suis très con­nu”. En effet: la pho­to mon­tre sa bouille telle qu’elle était apparue il y a quelques années dans tout le pays sur les affich­es de la Société Générale d’Af­fichage. Le Turc se tenait fière­ment à côté de son pain tour­nant. La légende: “vous me recon­nais­sez? Je suis Ali Kebab”. Une cam­pagne payée par l’af­ficheur, des­tinée à attir­er le regard des clients sur les emplace­ments d’af­fichage dont la demande était en berne. Un heure plus tard, Evola est malade. Il le sera pen­dant trois jours, occupé à ser­rer les fess­es, jurant de mas­sacr­er ce Turc. Dernière halte avant la nuit une ter­rasse qui sert d’an­ticham­bre à un bor­del. Les filles mon­tent et descen­dent, des mal­abars gon­flés à la pompe sur­veil­lent, quand je recule ma chaise: un grand mal­in­gre, per­cé et ivre, débar­qué à vélo, tire de sa housse un sabre japon­ais qu’il fait vire­volter dans les airs. J’alerte Evola qui répond avec non­cha­lance, “on le maîtris­era” (Mon­frère m’ap­prend deux jours plus tard qu’il a lu un arti­cle racon­tant son arrestation).

Capacité

Sit­u­a­tion neuve, ou du moins ce que l’on juge tel — rien de plus que des grains de sable dans l’en­grenage. Mais on prend peur, cherche des points de repère, échoue à rétablir son équili­bre (ce qui prou­ve qu’il était arti­fi­ciel) et qué­mande auprès des autorités des con­seils — que l’on trou­ve aus­sitôt puisqu’ils étaient, là, de longue date, pré­parés. Mais enfin, ne suf­fit-il pas de se regarder dans un miroir pour con­stater qu’é­tant de que l’on est, seul importe de demeur­er dans son être? Ne suf­fit-il pas de dire “non”? Vingt ans que les idiots rom­pus aux règles fluc­tu­antes de la pen­sée d’E­tat me fusti­gent. “Fas­cisant” dis­ent-ils, alors que je ne jure que par la démoc­ra­tie. J’avoue ici avoir chaque jour plus de doutes quant à la capac­ité du com­mun à incar­n­er ce mod­èle politique.

Manifestation

Kreis 4, quarti­er rouge de Zurich, il pleut, nous cher­chons notre hôtel situé au 26, Brauaer­strasse. A son habi­tude, Evola arrête les pas­sants. Dix fois il demande sa direc­tion. Son alle­mand est faible, celui des habi­tants aus­si (peu ou pas de Suiss­es). Puis, à notre époque, qui con­naît encore le nom des rues? A midi, nous sommes ren­dus. Trop tôt pour accéder aux cham­bres d’hô­tels. Nous man­geons un ham­burg­er sur assi­ette (la ville entière est livrée aux enseignes de fast-food). En face, le Swiss Brew­ery hotel, deux immeubles au volets bleus. Le plus proche pos­sède au rez-de-chaussée une brasserie. Autour errent des ivrognes, des maque­reaux et des putes, un trav­elot promène son chien, un triste spec­ta­cle de joie refroi­die. A qua­torze heures tapantes, nous tra­ver­sons la rue. L’hô­tel est automa­tique, ce qui sig­ni­fie qu’il n’est pas desservi par des humains. Pour déver­rouiller la porte d’en­trée, il faut intro­duire un code dans la machine. Pour obtenir sa clef de cham­bre, il faut intro­duire un code dans la machine. Evola a oublié le sien. La direc­tion envoie un lien sur votre mes­sagerie, vous accédez à un site, celui-ci vous attribue un code. Il faut inter­net, nous n’avons pas. J’ai mon code. Je l’in­tro­duis dans la machine — qui le refuse. Un étu­di­ant ital­ien: “je ne sais pas”. Un Philip­pin: “ne me par­lez pas de ce cauchemar!”. Une masseuse, rési­dente de l’hô­tel: “je vous fais volon­tiers entr­er, mais après? Il vous fau­dra la clef de la cham­bre.” Sur le côté de la machine, un numéro de télé­phone. Un répon­deur déroule sa bande: “la direc­tion vous envoie un mail, ce mail con­tient un lien, vous cliquez sur le lien, notez votre code, une fois devant notre hôtel, vous intro­duisez le code dans la machine…”. La bande s’ar­rête. Et recom­mence. Il pleut tou­jours, nous sommes détrem­pés. A la brasserie, la patronne tend un feuille et s’ex­cuse: “pour boire une bière, il faut don­ner son nom, ce sont les nou­velles règles”. Elle apporte un télé­phone, com­pose le numéro de l’hô­tel. Au bout du fil, un Pak­istanais qui par­le l’anglais avec l’ac­cent du sous-con­ti­nent. D’ailleurs, il sem­ble que l’ayons réveil­lé, il doit être à Bom­bay ou à Karachi. J’épelle mon nom. Réponse: vous avez réservé pour le mois de sep­tem­bre et nous sommes en août. J’épelle le nom d’Evola: même con­stat, un mois d’a­vance. Le Pak­istanais rac­croche, Evola s’emporte: “c’est impos­si­ble! Nous avons réservé séparé­ment”. Dégoûté, je me con­tente de hocher la tête et de boire mon bock de Hür­li­mann. Repar­tir pour Lau­sanne sans atten­dre la man­i­fes­ta­tion du lende­main, voilà la meilleure solu­tion. De fait, nous venons de per­dre Fr. 220.- et nous n’avons pas où dormir.