“Sans masque, comment veux-tu que je te reconnaisse?”.
Assurances
Si en ces jours sombres les gens sont désespérés, qu’il s’en prennent à eux-mêmes. Ils ont fait confiance à des bonimenteurs (agents d’assurance politique, médicale, professionnelle, diététique, morale, intime…) qui assuraient pouvoir moyennant rémunération exhausser avec expertise leurs désirs fondamentaux et les soulager des efforts nécessaires. Ce qu’ils continuent de promettre après avoir détruit la position du client. Or, nous autres clients imbéciles, fatigués, tellement fatigués de vivre, nous continuons de signer, chaque soir cet engagement contractuel et mortifère. Notre angoisse : redevenir soi-même.
Tribulations
Prêt à repartir, désireux de quitter la Suisse. Mais où aller? Ce matin, reçu mon vélo posté à Pula. Le carton est éventré. Le facteur m’explique: si je le veux, il le renverra au destinataire (il lui échappe que l’adresse de retour est aussi celle de remise). Après des téléphones aux administrations de Vienne, Fribourg et Genève, respectivement pour une prise de domicile, une prorogation de créance et une négociation, je fouille le carton; tout y est. La perte du sac du couchage, neuf, coûteux et confortable, aurait été frustrante. Puis j’appelle Anastasia de Umag, en Croatie. Sa sœur — ou peut-être est-ce elle? — répond. Afin de me rappeler à son bon souvenir, je dis : “C’est moi, le cycliste…”. Elle me raccroche au nez. Pas découragé, je recompose le numéro, encore et encore. Entre temps, j’essaie de prendre contact avec l’office du tourisme de la région d’Istrie. Pas de réponse. Les masques sont-ils obligatoires dans la rue, là-bas comme ils pourraient l’être à partir de mercredi en Suisse, voilà ce que j’aimerais savoir. En début de soirée, je joins enfin la sœur, Alena. Son anglais est meilleur, disons “compréhensible”. “Mais oui, bien sûr, dit-elle, viens avec ta femme! Ici, il n’y pas un seul étranger”. Et me voici à chercher s’il vaut mieux rentrer en Espagne ou se rendre en Croatie.
Réappropriation
Il faut trois générations d’individus en état d’abnégation, d’individus qui ont délégué leurs pouvoirs de vivant à des administrateurs, d’individus qui n’ont plus de rapport à eux-mêmes, pour aboutir à la situation actuelle: des entités assez dégénérées pour se demander si, contre le bon sens et le constat, il ne convient pas, en dépit de l’ignorance et l’arbitraire des administrateurs, de confirmer leur droit de contrôle sur le corps et l’esprit, donc la liberté.
Jours tranquilles
Vallée de Conches, dans l’appartement de Blitzingen, avec de la musique et des palettes de bière. Le matin, promenade sur les bords du Rhône. Les juments galopent, les oies s’enfuient, se retournent, cacardent. Les prés qui entourent Bodmen produisent une herbe rase d’aspect velouté. Ensuite, prise de nouvelles (progrès des mesures totalitaires), suivi de l’effroi quotidien. N’était-ce le prix de la nuitée, je resterais dans ce chalet, ma chope à la main, à regarder par la fenêtre de la cuisine le voisin broyer les plantes de son potager, préparer les sillons et affermir sa barrière. A la tombée du jour, il bâche sa voiture, retire son bonnet, se couche. Le lendemain, lorsque nous mettons en marche le café, autour de midi, il a déjà abattu la moitié de son travail. Homme âgé, ralenti, sage, qui occupe le temps, vit et survit, il est l’acteur solitaire d’un conte moral. Comment faire mieux en ces heures ? Et surtout, que faire d’autre? Ce voisin a raison: il circule dans son jardin, officie autour de sa maison, approfondit un rituel, patiente, attend, peut-être qu’il espère. Pas mon cas. L’action folle de la poignée de corrompus qui a usurpé les positions de pouvoir ne peut s’arrêter sans casse. Encore deux nuits à passer dans la montagne. Avec Gala, nous spéculons sur l’après. Nous retournerons en Croatie ou nous irons à Agrabuey. Mercredi, nos pantins nationaux, nos présomptueux, vont ‑dit-on- imposer le masque dans les rues. Cette contrainte — je me le suis promis — jamais je ne l’accepterai. La limite est atteinte.
Principes
Difficulté à penser ce jour notre situation humaine. Du point de vue des principes historiques, intellectuels, moraux, doxologiques et historiques, c’est-à-dire nôtres, elle est vacillante et facteur notoire de dommages. Le monde semble juger nécessaire et appeler de ses vœux des principes neufs portés par le pouvoir. Or, hier encore, celui-ci était houspillé. Autant de principes potentiellement discutables et, au motif de l’urgence thérapeutique, non discutés; à quels principes répond cette urgence de poser, en phase de réaction, des principes nouveaux ? Face à l’inconnu qui commande à la situation, je crois qu’il ne peut y avoir d’action possible que sur la foi de principes autonomes — les vôtres, les miens, bref ceux des personnes qui prolongent au défi de la solitude leur réflexions. Faute de principes émoulus de ce travail mental, les humains forment le rang, s’ébranlent, obéissent, se soumettent. D’où cette partition affolante, religieuse, de la société en camps. Selon la méthode dialectique, communiste ou anglo-saxonne, pour un meilleur contrôle, deux — deux camps. Nul doute que les animateurs des mouvements de masse ne nous souhaitent irréconciliables. Dans quel cas, la guerre est bien le principe supérieur qui informera et viendra à bout de la situation.