Ce que montre cette affaire générale, ce malheur grandiose qui s’abat sur nos sociétés, lesquelles allaient d’un train ronflant et ne doutaient pas de la trajectoire, c’est qu’il n’y a aucun sens à survivre pour survivre, et moins encore dans la version hollywoodienne du “loup solitaire”. C’est vivre qu’il faut. Bouillir, remuer, refroidir, être et n’être pas dans son assiette, se laisser propulser et ralentir, être mené, ne pas être malmené. Cela n’est possible qu’au sein d’une communauté et c’est exactement ce que la technologie tente de liquider.
Consommation
Voilà un demi-siècle que l’on dit et répète, la liberté, c’est la liberté de consommer. Soudain, on s’entend dire, “vous allez de tout perdre”. Mais, ajoutent aussitôt les prophètes de la société, “noua allons faire en sorte de limiter la casse”. Chacun enfonce les mains dans les poches, se rassure quand à la valeur de la croyance et attend le miracle.
Energie
Si je me suis aperçu que j’étais jeune, c’est à trente-cinq ans. Auparavant, j’étais trop occupé des difficultés de l’existence. Le sentiment que l’énergie du corps permettait toutes les ambitions de l’esprit est apparu alors, quand la plupart des amis s’étaient défaits par combustion, force naturelle, sauvagerie de cette énergie qui est la jeunesse. Avec le début de recul que permet l’aujourd’hui, je trouve la nature bien faite: si l’énergie du corps montait à l’esprit travaillé — autour de 40 ans — avec l’effervescence de la jeunesse, nous aurions un monde entièrement instable, tirant par le jeu des excitations à la fois vers le paradis et vers l’enfer.
Sacre
D’abord étonné, aujourd’hui dépité, à preuve j’y reviens trois ans après les faits, par le peu d’intérêt, l’incompréhension, presque la moquerie que m’opposa cette femme que j’emmenais en toute confiance au fond du petit gouffre de Nevado pour lui demander opinion et faire choix de trois vieilles pierres d’humanité cachées entre dix mille autres afin de les ramener dans la maison, les sécher au feu, les garder et les regarder tels des objets, parce qu’au terme de leur course galaxiale ils avaient franchi mon seuil, à révérer.
Méthodes
Construction de dédales. Politique d’asphyxie. Tourniquets. Architectures paradoxales. Bicéphalie, tricéphalie. Rôles carnavalesques. Aboulie programmée. Ecrasement des nerfs. Production industrielle de drogue. Ombre et lumière et ombre. Murs de vérités. Désidentification sexuelle. Formatage sémiotique. Brutalisations. Conquête spatiale à effet soupape.
Situation
Incertitude qui commanderait non pas l’attente mais la décision, car seule une opinion dite et incarnée affirme contre l’incertitude la vie. D’où la mesure qui consiste à imposer des règles au corps afin d’enfermer l’esprit et entretenir le marasme jusqu’à ce que l’individu brisé rende les armes.
Maria
Aux caisses de la centrale de nourriture de Puente, cette femme racée, chevelure jais, yeux épatés, grands sourcils, riante, pleine de foi — j’admire. Depuis deux ans. Et resquille avec le système de distribution automatisé pour me diriger vers sa caisse. Difficile d’avoir une conversation. Nous faisons de notre mieux. Deux, trois minutes? Peut-être moins. Enthousiasme partagé. L’algorithme ne calcule pas la vitesse de l’émotion.
Rural
Plaisir à contempler quelques minutes couler sur son lit de cailloux la rivière voisine de ma maison. Je puise de l’eau. En amont, Roberto a créé une “poza” pour son troupeau. Arrêté, le flot remue avant de poursuivre. Si je tends l’oreille, j’entends des voix. Babil de l’eau. Dans le ciel montent les fumées claires des cheminées-champignons des maisons vivantes. A l’aller, le chien de Chomin aboie, au retour il me fixe, il incline la tête.