Assez!

Naïf, il faut l’être au plus haut point pour penser qu’un virus attaque ces jours les assis­es de notre société. Et défini­tive­ment con pour croire que les pou­voirs vont remédi­er à la sit­u­a­tion. Ils la créent et l’en­tre­ti­en­nent. Les gens meurent? Hélas. Puis quoi? Est-ce nou­veau? Ques­tion­nez-vous! Qu’y a‑t-il de nou­veau dans cette affaire? Dans tous les cas, pas les morts — surtout en nom­bre si petit. Vieux déjà, je dis­ais hier à mes enfants: “si je meurs, cela n’est que ratio. Songez à votre avenir!”.

Nouvelle-Zélande

Loin de soupçon­ner à quel point l’ac­tiv­ité imprime la mémoire, pèse sur elle, fait retour. Cette nuit, je me tourne et me retourne, per­du dans les méan­dres d’un rêve anx­ieux: un client m’a con­fié un affichage, les heures passent, le jour point, je n’ai pas com­mencé le col­lage. Mon­frère paraît. Je le sec­oue: “il faut coller ces affich­es tout de suite, c’é­tait à ton tour de sor­tir!”. Me voici dans un ascenseur. La colle de pois­son est au sep­tième, dans des baque­ts, avec le pinceau, en attente. Il y a une femme dans l’as­censeur. Elle com­mande son étage, nous descen­dons. Je la sup­plie de mon­ter. Elle m’ig­nore. Femme bour­geoise, vieil­lie, jeune, indif­férente, sex­uée, pleine d’at­ten­tion pour mes déboires, nous sommes dans une ville côtière de la Nou­velle-Zélande. “Oui, remar­que-t-elle, ici, depuis que nous sommes morts, nous  par­lons aus­si le français et l’es­pag­nol, mais je manque de temps, je dois promen­er Kéfir”. J’abaisse les yeux: un Téquel rouge. A part moi, je songe: impos­si­ble de rien entre­pren­dre avec cette femme, elle a un chien. La porte de l’as­censeur s’ou­vre, je pénètre dans une salle de restau­rant capi­ton­née de velours rouge. Salle splen­dide et déserte. Le maître d’hô­tel désigne une table proche de la vit­re, la table donne sur la rue. La femme passe, et le chien et un cou­ple de routards. “Ce sont les seuls habi­tants de la ville!”, me dis-je. Si je ne quitte pas aus­sitôt la Nou­velle ‑Zélande, per­son­ne ne s’oc­cu­pera de cet affichage”, me dis-je. Et me voici de retour dans l’as­censeur, décidé à mon­ter au sep­tième, à récupér­er la colle et les affich­es. La femme est à nou­veau là, la femme nous fait descen­dre. Je fouille mes poches à la recherche d’une solu­tion, trou­ve un portable, il n’est pas à moi. “Mais oui, dit la femme, appelez votre frère, il doit être au sep­tième à atten­dre!”. La coque n’est pas adap­tée au portable. Elle est de tis­su, bleue et chi­noise, et mal faite, elle occulte l’écran. Sur mon genou, je casse le portable en deux, me débar­rasse de la coque et vois que la femme a rai­son; elle rit et elle a rai­son: “là, vous ne pour­rez plus jamais appel­er!”. L’as­censeur descend. 

Aujourd’hui

 Il n’y a ni route ni chemin ni sen­tier et il faut marcher.

2020

 Le monde a changé de forme parce qu’il était déjà mou.

easyJet

Il y a peu, occa­sion m’a été don­née de con­firmer à un jour­nal qui s’é­ton­nait du pro­pos que je tenais en 2012 dans easy­Jet, savoir que le low-cost n’avait pas d’avenir. De fait, cette année-là, les nou­velles com­pag­nies étaient sur le point de détrôn­er les com­pag­nies nationales. Je pen­sais moins aux con­traintes écologiques qu’à la capac­ité d’ab­sorp­tion du réel chaque jour plus grande des tech­nolo­gies du numérique. Elles étaient, sem­ble-t-il, sus­cep­ti­bles de rem­plac­er le mou­ve­ment du voy­age par la livrai­son sur demande de fan­tas­magories qui inau­gur­eraient le voy­age immo­bile. Au début de 2021, avec des aéro­ports fer­més et des appareils cloués au sol, les agences de voy­age en ligne tenaient leurs clients en haleine en pro­posant des liens pour vision­ner dia­po­ra­mas et doc­u­men­taires. Depuis quelques temps, elles font mieux. L’une d’en­tre elles offre de “S’embarquer pour un voy­age intérieur”. Voici l’an­nonce: Allumez une bougie, met­tez-vous à l’aise et trou­vez votre paix intérieure avec ces tech­niques de médi­ta­tion testées et approu­vées de par le monde”. Sous ce texte, un bou­ton bleu: “Com­mencez le voyage”.

Projet de loi

Tout moyen de presse devrait être tenu de pub­li­er en annonce et jour après jour ses sources de revenus.

Kant

Ma fille pré­parait cette semaine une épreuve sur La méta­physique des mœurs, ce qui m’a rap­pelé qu’il y a quelque dix ans, dans le quarti­er genevois des Grottes, j’ai croisé un ancien pro­fesseur d’U­ni­ver­sité, kantien émérite. Je le salue. Il se retourne. Du fond de ses lunettes ron­des me fixe d’un air incer­tain. Je me rap­pelle à lui. “Mais oui, Alexan­dre, oui… vous étiez un comique!”. 

Mutilation

Ce matin — ce qui veut dire midi — je descends de la mon­tagne sous une pluie bat­tante et me mets à compter les voitures sur la nationale. A la troisième, je cesse. L’af­faire est enten­due. Nous nav­iguons en plein désert. Pour les ama­teurs de chiffres, 7 véhicules sur les dix-huit kilo­mètres qui me sépar­ent de la cen­trale de nour­ri­t­ure. Que je con­tourne pour me ren­dre chez le quin­cailler. Il tient avec ses employés un hangar sur l’an­ci­enne route. Pour moi, il a passé com­mande d’un sec­ond poêle que je pense installer à l’é­tage inférieur, celui qu’oc­cu­pait autre­fois les bêtes, afin de com­bat­tre l’hu­mid­ité et cette foutue remon­tée phréa­tique, un clas­sique des vil­lages anciens si j’en crois mon expéri­ence (j’avais déjà ce prob­lème à Gim­brède). Mais d’abord, je m’ex­cuse: le quin­cailler n’a pu me join­dre, j’ai cru que c’é­tait en rai­son du numéro étranger enclin que je suis à croire qu’un Espag­nol ne peut sor­tir d’Es­pagne, alors que c’é­tait de ma faute, j’ai en ce moment cinq numéros, ne les con­nais par de mémoire, les con­fonds. Dans cet échange, nous sommes masqués. Je le pré­cise, car mal­gré une moitié de vis­age à l’oc­culte, j’avais jugé lors du pre­mier rap­port cet homme racé, par­faite­ment ibère et macho à souhait, ce qui dans ma bouche, eu égard à l’his­toire des mœurs locale, vaut com­pli­ment. Mais aus­si orgueilleux et arro­gant, ce qui m’avais déplu. Comme il m’en­traîne dans la “nave”, c’est à dire “en couliss­es”, c’est à dire dans l’en­tre­pôt, afin de présen­ter ce que j’ai acheté, je con­state que j’ai tout faux: l’homme est affa­ble et dans son tra­vail rigoureux. Tout con­tent d’a­jouter ses nou­velles qual­ités au por­trait spon­tané que je me fai­sais de sa viril­ité, de sa prestance, de son port, j’at­tends qu’il vise ma fac­ture ce qu’il fait avec soin, penché au-dessus de la cais­sière. Puis remer­cie, retire son masque. Appa­rais­sent alors une mous­tache minus­cule, à l’anglaise et un men­ton ren­tré qui démentent tout ce que j’ai vu ou cru voir.

Economie

 Ne laisse jamais per­dre un grain de riz.

S‑F

Ce titre incroy­able, digne d’un roman de sci­ence-fic­tion, ce matin dans El País: “La terre des femmes sans utérus”. Arti­cle sérieux, sur des ouvrières qui détru­isent leur capac­ité de repro­duc­tion afin de con­serv­er leur emploi.