Assez! (7)

Avec des règles, on peut s’adapter à n’im­porte quoi. Cela prou­ve sim­ple­ment que l’on n’é­tait pas adap­té à soi-même.

Je m’amuse

Tou­jours occupé à écrire La Table. La couille gauche dans la main, l’en­fant Fran­cis­co l’An­choa vient de fab­ri­quer sa pre­mière table. Elle trône par­mi les com­pagnons, au milieu de la forêt de Las Vegas, dont les bûcherons le chas­sent à coups de pier­res. Ses par­ents habitent Chinchón. Il est aux abois, il frappe à leur porte. Eux ne le recon­nais­sent pas: c’est qu’il a per­du toute chevelure et que son vis­age à brûlé la nuit où le comte l’a jeté dans le feu pour le punir d’avoir baisé la gitane Alba.

Elle

C’est de sang qu’est vêtue cette femme. Qui ne l’a croisée? Elle ne vit nulle part, hante la ville, arpente nos rues, dort sur nos canapés. Cer­tains l’ont accueil­lie et lavée. Quelques heures plus tard, elle marche à nou­veau à tra­vers la ville cou­verte de sang.

Assez! (6)

 Tout rap­port à la nature effacé, est effrayant ce qui est dit être effrayant.

Assez! (5)

Occupé à des choses qui ne sont pas essen­tielles, écrire ce roman picaresque inti­t­ulé La table, net­toy­er dans la mai­son les par­quets, le poêle, la cui­sine, chem­iner le long de la riv­ière dans la neige pour tir­er mes tom­a­hawks (depuis que l’on nous emmerde pour tout — ici dans la val­lée, la Garde civile veille — je jette mes haches avec moins d’aise qu’à l’or­di­naire) ou encore allonger cent-trente pom­pes et écouter les leçons inau­gu­rales du Col­lège de France, choses inessen­tielles qui ne furent jamais essen­tielles, parce que cette ques­tion ne se pose pas, jamais ne s’est posée, il appa­raît claire­ment que nous tous, moi, faisons notre max­i­mum pour amen­er à l’équili­bre la vie dont nous avons la charge, appareiller le corps et l’e­sprit, les con­juguer l’un avec l’autre, dans la durée, bref créer ce que l’on nomme une longévité. Que d’au­cuns, com­plexés, malveil­lants, faux chefs, peut-être méchants, mon­tés sur quelques strapon­tins, se per­me­t­tent de caté­goris­er nos exis­tences en séparant l’essen­tiel de l’i­nessen­tiel ne doit rien nous impos­er de plus que notre recherche.

P.V.

Cahiers de Valéry, chapitres Esthé­tique (Edi­tions de La Pléi­ades, vol II.). L’homme est intel­li­gent, trop intel­li­gent. Fin à l’ex­cès. Direct cepen­dant, et péremp­toire, et franc, ce qui ne facilite par la com­préhen­sion, hypothéquée qu’elle est déjà par le haut niveau des recherch­es. Si l’ ”âme d’élite”, expres­sion suran­née et théologique, ou pour dire mieux, c’est à dire plus mod­erne, plus actuel, “l’e­sprit d’élite, demandait à s’in­car­n­er dans une fig­ure de rai­son, le Paul Valéry des anno­ta­tions serait le can­di­dat le meilleur. Mais bien sûr, exigeant comme il est envers soi, il est d’au­tant plus périlleux pour le sim­ple lecteur que je suis de par­venir à l’é­galer en con­science: gravir der­rière un tel écrivain les degrés de com­plex­ité auquel il s’ini­tie relève de l’ascétisme. Clin d’œil à Teste.

Foi

Jorge, le jeune maçon qui ravale mon mur intérieur, maçon pas si jeune, mar­ié à la ville, remar­ié, trois enfants, je voulais dire plus jeune que moi, Jorge, avec qui je dis­cute de la sit­u­a­tion — merdique, et en Espagne plus qu’ailleurs — me dit les yeux dans les yeux: “l’im­por­tant, c’est d’avoir la foi!”. Sur­pris, je réponds: “J’ai la foi!”. Ayant dit, je m’in­ter­roge: “foi? quelle foi? pourquoi par­le-t-il ain­si?” Et me fig­ure en toute spon­tanéité, la volon­té, la volon­té de croire, la volon­té de volon­té, l’ef­fort, l’homme, le bon sens… Il s’en va; je n’y pense plus. Quelques jours plus tard, je regarde l’en­trée de ma mai­son, là où tra­vail­lait le maçon. Un ex-voto slovène sur­monte la porte, un prieur trône sur le porte-man­teaux, le Christ en croix de Velázquez est vis­i­ble au pied de la paroi, puis il y a sous un verre, dans son cadre doré, une page de bible qui mon­tre le Christ en majesté. Plus avant, une icône de Kiev, au-dessus de la cage d’escalier une cru­ci­fix­ion par un maître suisse du XVI­Ième. Or, cha­cun de ses objets répond à un motif dis­tinct et bien sûr, aucun n’est lié à la foi…

Assez! (4)

Mon skate­board glisse, ma tête cogne con­tre un mur: “l’écrivain fri­bour­geois Alexan­dre Friederich est décédé du Coronavirus”. 

Assez! (3)

Futur com­mer­cial des lésés: créer des sectes. N’im­porte quelle illu­mi­na­tion sim­ple fera affaire. Trois qua­tre meubles, la loca­tion d’un hangar, une robe de faux gourou et on met le feu aux arti­fices! Car en ces temps de dis­ette spir­ituelle, d’an­goisse, de sec­ouss­es, le marché des besoins n’a plus de lim­ites. Le plus solide d’en­tre les vivants cherchera bien­tôt à com­penser la perte de ses lib­ertés, l’ef­face­ment de la vie, la con­fis­ca­tion de l’avenir, et sign­era les yeux fer­més pour un des­tin sur contrat. 

Assez! (2)

 Per­suadé qu’Hol­ly­wood est à la manœuvre.