La prière est la reconnaissance de ce qui est. Un désespoir et une force. Devant ce monde qui tombe, la présence affirmée des forces vitales. Le refus des outils qui blessent la majesté humaine, l’unique. Ceci n’est pas religieux — sauf à considérer que tout l’est. Or, c’est sans doute la négation du principe religieux dans l’homme qui conduit ces jours quelques égarés à reconditionner avec un tel mépris, une telle lâcheté et pareille faiblesse opérante l’homme occidental.
An 2 (II)
Réorienter le société moyennant l’invective, la dénonciation, l’analyse ou l’opinion (ce que “nous” venons d’essayer de faire pendant le mois écoulé) n’a aucun sens; non que ces moyens soient insensés, mais parce que la société n’existe plus. Le travail de sape industriel a fait son effet: ne subsistent que des agglomérats d’individus rompus aux routines du marché et des indices techniques de correction. Les partis ne font pas de la politique, ils détournent l’attention; le pouvoir ne représente pas, il veille sur la machine. Dans ces conditions, la liberté de l’individu est illusoire, la démocratie impossible.
An 2
Dûment éduquées à se comporter en esclave, les populations d’occident y trouvent leur compte et leur plaisir. L’instrument-virus n’est rien de plus que l’occasion d’accélérer la prise de contrôle sur les corps et les esprits. Réclamer avec des amis de choix — comme je fais — le retour à la démocratie, revient à prêcher les âmes mortes.
Art
Galerie d’art une pièce. Quatre toiles accrochées: je visite en comité, Monpère accompagne. Entre un homme massif, de gris vêtu (physique du Méchant dans L’espion qui m’aimait, le James Bond des années 1980 — moins de charme cependant). Il ne salue pas. Ne s’excuse pas. Bouscule. Se place devant la plus grande des toiles qu’il examine de près, de tout près. Une autre toile maintenant. La troisième. Voyant son manège, je jure qu’il ne m’empêchera pas de contempler la toile que je contemple — il s’interpose. Pour déplacer l’importun, je saisis son menton et force. Il résiste. Dans l’opération, je mets tout mon poids. Monpère ajoute le sien. Rien à faire. “Je suis lourd”, fait l’énergumène. Je tente alors de déboutonner son col de chemise. Si serré, que je ne peux pas. Voilà, me dis-je, cela aussi m’est désormais interdit, contempler.
Terrier
Après onze heures de voiture, retour dans la maison. J’allume le bois, réinstalle les meubles (Octavio, Dani et Jésus dirigeaient des chantiers), distribue le Gruyère, les cornichons, le chocolat et le kirsch paysan dans les armoires. Fait mon deuil des cactus qui ont faibli, récompense les autres — celui de Malaga pointe à plus d’un mètre. Au coucher du soleil, la maison ronfle comme une petite usine. Elle est au milieu du monde et à l’écart de tout. Cette parenthèse dans l’action politique après un premier mois de militantisme est nécessaire.
Essayerai…
… de raconter par après le travail de terrain de ces jours. Léthargie profonde des gens rencontrés — certains cependant acclament, frappent dans leurs mains, remercient, témoignent; rien de tel pour se sentir redoubler d’énergie (cette femme avec deux gosses et une poussette, hier, dans le Valais, émue: “enfin quelqu’un se réveille!”). Pour le reste, dévirilisation maximum. Femmes qui glissent telles des anguilles, hommes qui ont le talent d’une secrétaire… Société suisse inféodée à l’argent et secouée comme un jeu de pêche miraculeuse: hommasses et fiotes, noirs, blancs, Roms, corvéables frontaliers et métèques planétaires, fils de- et fils pas de‑, faux gauchistes et intellectuels surfaux, diable de bouillie! Extraordinaire invertébration. Par moments, je suis physiquement dégoûté. A l’acmé de la catastrophe, Lausanne et Vaud. Rien à sauver.