Splendide montée par les désert de pins jusqu’au monastère troglodyte de San Juan de la Peña où reposent la moitié des rois d’Espagne. Descente à cinquante à l’heure dans le vent contraire pour retrouver au bout de la route, celle-ci roulée en voiture, au village d’Agrabuey, tous les voisins sur la terrasse du bar, à boire du rouge près du canal. Début d’après-midi, côtes de bœuf au feu et quand les femmes (des autres, moi je vais seul) partent marcher le long de la rivière, projet fou des vieillissants que nous sommes et qui se montent la tête: participer à la classique des Randonneurs, la Paris-Brest-Paris en solo, 1200 kilomètres pour un temps maximum autorisé de 72 heures.
An 2 (XIX)
“Rien à sauver”, disent les pessimistes, les dégoûtés — dégoût plus que pessimisme qui est aussi le mien. Ils ont tort: “sauver les meubles”. Certes, la formule est facile. Mais ce monde est ancien et s’il construit des meubles, donc des intérieurs vivables, c’est qu’il a la capacité de condenser dans la matière des symboles étudiés. Ceci ne se brade pas. Ceci bradé, il ne restera rien. Or, nous ne serons pas morts. Nous serons encore là. Nous, les vivants. Même machinisés, nous serons toujours là. Alors tout sera a reconquérir. Mais sans outils, ou plutôt aves les outils des oppresseurs qui ces jours vilipendent et détruisent l’héritage travaillé.
Equité
Monpère évoquait un couple d’amis âgé. Lui, ancien directeur d’une multinationale, elle commissaire-priseur chez Sotheby’s. Cosmopolites, fortunés, parlant les langues. Obsédés par l’idée du peu de partage qui règne dans ce monde, ils mangent ce qu’ils cuisinent jusqu’à la dernière miette, quitte à se rendre malades quand le mets est avarié.
An 2- (XVIII)
Régime de baisse des énergies souvent dû à l’éloignement des amis, à l’absence d’amour sans que l’on puisse en faire le constat (ce n’est qu’une sensation diffuse, précisément: une baisse des énergies) avant le retour de ceux-ci — dans la donne actuelle, ce retour est aléatoire soumis comme il est à la mauvaise volonté d’une poignée d’Occidentaux dépourvus de corps qui, logiquement, ne croit ni à l’amitié ni à l’amour.
Achat — vélo
Devant les obstacles techniques au voyage, je prévois depuis des mois de repartir à vélo. Je pensais à l’est, (républiques baltes, Russie, Ukraine), mais un juge espagnol me cite à comparaître fin septembre, il fera alors trop froid pour dormir dehors. Désormais, j’étudie des cartes de l’Amérique du Sud ainsi qu’un nouveau vélo polyvalent : trente-deux kilos sur le vieux Villiger modèle armée suisse comme l’automne dernier, c’est excessif. Première phase vers Noël: discussion avec un ami aficionado; ensuite, recherches des marques; puis des systèmes de portage; enfin, choix du groupe de transmission (performants ils sont de plus en plus difficiles à réparer), du matériau du cadre (je mise sur l’acier, la mode est au carbone), du freinage (presque impossible de sortir du frein à disques hydraulique sur un modèle de série). En fin de course, je retiens cinq modèles. Tous en rupture de stock. J’appelle en France, en Suisse, aux Etats-Unis: la pénurie est mondiale. Le processus est à recommencer — je recommence, cherche en fonction de la disponibilité (certaines marques ne livrent qu’à six mois) et de la distribution (rayon de 100 kilomètres). La semaine dernière, je me rends dans une boutique et fièrement je déploie le dessin format A2 du montage souhaité. Réponse du vendeur après un haussement d’épaules: “je ne sais pas si je saurai… Oui, peut-être. Et ça, qu’est-ce que c’est?”. Il ajoute: “de toute manière, je ne peux rien commander avant octobre, et encore!” Là-dessus, il désigne un modèle: “voilà, il me reste celui-là.” De ce magasin — le plus connu de la ville — je ressors dégoûté. Reprends mes recherches sur internet. M’inscris auprès des systèmes d’alerte de Felt, Orbea, Rose et Canyon. Le temps passe, je retourne en ville, discute avec un autre concessionnaire. Constat: il n’a aucun vélo neuf. “Même réparer je ne peux pas, me dit-il, on ne m’envoie plus les pièces.” Quoi? Comment? Je ne comprends pas. Qui a intérêt à détruire ainsi des réseaux de production-distribution huilés comme de bonnes mécaniques? A détrôner de modestes indépendants? Car on pourrait, en extrapolant dans les limites de la raison, dire la même chose de la nourriture (restaurants familiaux, locaux, ouvriers, étoilés), des cinémas et des clubs, des boutiques d’habits, des concessionnaires automobiles… Est-ce que toutes ces positions commerciales sont mises volontairement à l’arrêt avant que d’être liquidées puis captées par les nouveaux circuits des monopoles digitalisés? De fait, pour revenir à mon projet d’achat (il faut que je roule le vélo au moins 500 kilomètres avant de prendre la route en Amérique), j’ai abandonné tout idée de démarche locale et j’ai placé des commandes en ligne — désarmant un peu plus ces vendeurs qui haussent les épaules lorsque vous annoncez un projet d’achat à plusieurs milliers de francs.
Maison (2)
Concrètement, balancer l’herbe et les cendres dans la rivière, acheter des légumes et des “salmonetes” chez l’épicier Oskar (une heure sur le banc communal — je passe après la doyenne et les paysannes), négocier une planche de 7 kilos dont je ferai le revêtement de ma cible pour le lancer de haches, allumer le feu, débâcher le VTT rapporté de Malaga il y a trois ans, le dégraisser, tendre les câbles, l’ajuster, moudre des carottes et un radis noir pour un jus, réparer un moulin à café du XIXème, voir les dernières parutions de la collection Bouquins-classiques, enquêter sur les moyeux-dynamos pour vélos GranFondo, enfin, avant de cuisiner un filet mignon aux cèpes, accompagner l’employé de l’Aragonaise des eaux qui arpente la rue du Quartier des champs avec un détecteur pour savoir d’où provient la fuite qui inonde ma chaufferie (il ne trouve pas).