An 2 (XXIII)

Quand tout change, com­ment se peut-il que l’on entende dire sans cesse “tour va revenir à la nor­male”? Un repli du présent sur le passé. His­torique­ment, a‑t-on jamais con­staté cela?

Carson McCullers

“Un soir, un homme m’a suiv­ie dans l’escalier et a voulu me pren­dre dans ses bras. Je l’ai repoussé avec une telle vio­lence qu’il a val­sé con­tre le mur, et je me suis bar­ri­cadée dans cette cham­bre soli­taire, avec le sen­ti­ment d’être entourée d’hommes menaçants et déséquili­brés. Je pas­sais mes journées chez Macy’s, dans une cab­ine télé­phonique, où je me sen­tais en sécu­rité, mais, la nuit venue, retour de l’hor­reur et de l’in­som­nie.” Illu­mi­na­tions et nuits blanch­es (auto­bi­ogra­phie).

Naturel

Mon voisin Bolín, soix­ante-sept ans, vêtu d’une salopette usée, à son côté un chien à barbe coif­fé comme il l’est, en pagaille. Bar­man avant de pren­dre sa retraite, ce dont témoignent les poches sous les yeux . Il y a quelques années, il ren­tre du tra­vail tard dans la nuit, ivre et plus que ivre. Au croise­ment de la nationale et de notre route des Val­lées occi­den­tales des Gardes civils embusqués l’in­ter­ceptent. Inca­pable de ten­dre à tra­vers la vit­re abais­sée les papiers qu’ex­i­gent les gardes, il bafouille, il divague. Soudain, igno­rant l’or­dre des gardes qui lui inti­ment de rester à bord du véhicule, il ouvre la por­tière et descend : “lais­sez-moi, je dois piss­er!”. Les gardes désig­nent la forêt. Bolín entre dans la forêt, ne revient pas. Il ren­tre au vil­lage en pas­sant par le col. Le lende­main, les gardes se présen­tent à sa porte. Encore ensom­meil­lé, il leur dit : “don­nez le bal­lon, je vais souf­fler.”. L’a­mende qu’il reçoit sanc­tionne un “sta­tion­nement interdit”. 

Routine

Lis­sé au stuc les bas de parois mangés par l’hu­mid­ité. Aupar­a­vant, j’avais dégagé à la spat­ule le plâtre creu­sant sans mesure la vieille farine; bien mal m’en a pris, car enlever est plus facile qu’a­jouter. Trois heures à par­faire les mélanges et tartin­er. J’avoue, il s’agis­sait d’abord de trou­ver une bonne excuse pour ne pas repren­dre les cor­rec­tions de Sosiété. Pourquoi? Je l’ig­nore. Rigoureux, j’ai tout de même passé une heure à remod­el­er le texte avec, il faut le dire, de bons résul­tats. Tou­jours impres­sion­né de voir com­bi­en évolue la phrase pen­dant le tra­vail de réécri­t­ure. Et aus­si, il pleut. J’al­lume deux poêles, je refroidis mes bières, à l’heure des apéri­tifs, qua­torze heures et vingt et une heures, je sors sur mon pas de porte, bavarde avec le paysan et le guide. Ensem­ble nous regar­dons le ciel, nous con­sta­tons: il pleut. La journée finit, je cui­sine une morue aux lentilles, ouvre une bouteille de Somon­tano, met à l’écran un com­bat de la ligue Bel­la­tor quand j’ap­prends par le maire — déjà dit — que le périmètre de sécu­rité nou­veau restreint encore nos droits de mou­ve­ment, mais, c’est impor­tant de le not­er, pro­grès de la ter­reur oblige, cette fois il n’est même plus allégué de rai­son à cette déci­sion de police. 

Honte (4)

En avril dernier, soit début 2020 — il faut men­tion­ner les hommes d’hon­neur — l’écrivain Daniel de Roulet, invité à par­ticiper en ligne aux Journées de Soleure refu­sait et accom­pa­g­nait son refus d’une let­tre ouverte aux autorités faisant état de l’im­pos­si­bil­ité pour la cul­ture d’ex­is­ter sans un débat des vivants (ce sont mes mots, pas les siens). Immé­di­ate­ment, je le félic­i­tais de cette prise de posi­tion. Peu après, nous dînions à Lau­sanne. Nos dif­férents (j’ai en hor­reur le néo-marx­isme) ne m’empêchent pas d’ad­mir­er quelqu’un qui passe sans ambages, tan­dis que tous se tâtent et pro­tè­gent leurs arrières, de l’opin­ion à l’acte.

An 2 (XXII)

A l’in­stant tombe la nou­velle, com­mu­niquée par le maire, de l’in­ter­dic­tion de sor­tie du ter­ri­toire dès ce soir minu­it. Enfin ter­ri­toire, nous par­lons ici d’un mou­choir de poche. Com­ment expli­querons-nous à nos enfants que nous n’avons pas pris les armes?

Journal — non-intime

Tout ce que l’on peut dire à tra­vers ces excel­lents moyens de com­mu­ni­ca­tion numériques — vous me lisez. Tout ce que l’on doit se retenir de dire (en ce qui me con­cerne, la crois­sance est expo­nen­tielle ) — les moyens numériques me relisent.

Identité

Lieux sans iden­tité, ternes, blanchâtres, où tra­vaille un per­son­nel de rechange. Une route y mène, une autre en part. Vous arrivez par cette route et vous n’êtes per­son­ne. Au bar de ce lieu, près de la récep­tion, il y a d’autres per­son­nes, elles ne sont per­son­ne. C’est agréable. S’in­staller, demeur­er là, vaut peut-être mieux que de repar­tir. Mais il existe d’autres lieux sans iden­tité et pour demeure longtemps dans iden­tité, il faut les rejoindre.

Point d’Archimède

Le mot “imma­nence” sig­ni­fie que les ressources intérieurs peu­vent être sol­lic­itées afin d’ac­quérir une posi­tion et la tenir dans les courants.

Barros

Sen­ti­ment de tristesse, dans la “calle May­or” de Puente tout à l’heure à con­stater que l’épicerie Bar­ros avait fer­mé. D’abord j’ai pen­sé — cela me ressem­ble: “les salauds, ils ont aus­si eu rai­son de ce com­merce!”. Mais non, la pan­car­te écrite à la main annonçait: ” fer­mé pour cause de retraite”. Triste car c’é­tait par son agence­ment, son ambiance, ses pro­prié­taires égale­ment vendeurs, l’une des ces épiceries à l’an­ci­enne telle qu’elles exis­tent encore en des lieux reculés de la cam­pagne et ont dis­paru de nos paysages suiss­es sauf peut-être dans les mon­tagnes secrètes des grisons ou du valais, soit une bou­tique où le père passe des fro­mages à la boucherie sans chang­er le tabli­er, la femme con­seille sur les pro­duits et la fille tient la caisse et compte les sous. Avec ça des miels et des sauciss­es et des pains achetés aux arti­sans, des boîtes-con­serve de fab­riques instal­lées dans les années 1950, des piles de morue de Cas­cais et d’Aveiro, des blocs de Tur­rón au moment de Noël. Je n’aime pas voir dis­paraître ce qui est humain, surtout quand ce qui vient porte le masque de la sym­pa­thie afin de mieux cacher le cynisme de l’industrie.