Gloire

Pub­lié il y a dix jours, mon livre sur Naypyi­daw que je n’ai pas encore tenu dans les mains, dont des amis et un par­ent par télé­phone me dis­ent “ici, les librairies ne l’ont pas” ce à quoi l’édi­teur parisien sur  ma ques­tion répond: “ce n’est pas dis­tribué en Suisse”.

Saloperie devant

Tant d’in­tel­li­gence détru­ite — au moyen de l’in­tel­li­gence. Ils ont rai­son (je ne sais pas ce que je dis quand je dis “Ils”): le mal est le triste fruit de la perte de con­tact avec le réel. Quand s’y ajoute l’in­tel­li­gence fonc­tion­nelle tel que dis­tribuée à la plu­part des hommes, le champ de ruines est devant nous.

Apparence

Je suis réveil­lé et je me réveille: tout à l’air d’être exacte­ment comme hier. D’ailleurs cette dame, une incon­nue, me croise et s’ar­rête et me fait: “enfin, quoi?”. Elle n’a pas tort: tout est exacte­ment comme hier.

Matières

Para­doxe sans fin, tout le monde peut lire donc je m’ex­prime en me taisant. Piège de qual­ité. Je me débats, cherche à en sor­tir, n’en sors pas. Ecris ce que j’écris, enfonce le reste dans ma poche. A l’époque où l’on n’avait pas encore instru­men­tal­isé les pédales, Gide pub­li­ait sous le man­teau ses défens­es de l’ho­mo­sex­u­al­ité à deux cent exem­plaires, con­tent à l’idée que dix lecteurs révérant les mêmes jouis­sances le liraient. Il risquait gros. Il était courageux, mais pas téméraire: même dans ses pris­es de posi­tion, il trav­es­tis­sait le dis­cours en citant les dieux per­mis­sifs des Grecs, de même que plus tard, via les Samiz­dat, les héros bas-fond du sys­tème sovié­tique cul­ti­vaient dans leur appel le code et l’al­lé­gorie. Au fond, rien n’a changé: on par­le devant le monde entier en se taisant.

Humer

Excel­lentes odeurs d’au­tomne dans les ornières gorgées d’eau qui flan­quent les maisons de pierre du vil­lage. Je hume. Me revi­en­nent en mémoire ces forêts de pins ronds autour de Madrid, alors enfant, vers El Esco­r­i­al, Chinchón et Naval­cer­ra­da. Plus tard, en 1997 — j’ai essayé de traduire cela dans Ecriture.Bière.Combat. — sur les ter­res de Soria, ter­res que je viens de tra­vers­er pour la pre­mière fois depuis vingt ans la semaine dernière à vélo, j’ai retrou­vé ces odeurs de chaudes résines qui mon­tent libre­ment au ciel dès lors que per­son­ne ne les hume (il n’y a per­son­ne dans ces parages).

Autodomesticité

Dérai­son des mal-pen­sants que nous sommes: avoir cédé la dis­tri­b­u­tion de la nour­ri­t­ure à des centrales.

Langue

Quelle belle chose que la langue et la tra­di­tion! Quelle belle chose que la lente mat­u­ra­tion des faits dans le devenir! Ma Dame, Mon Sieur!

Economica

L’or­gan­i­sa­tion de la pénurie, aujour­d’hui dans ses bal­bu­tiements, va se généralis­er: elle est une per­pé­tu­a­tion de l’abon­dance pour la minorité organisatrice.

Vide

Ce qui est pro­jeté dans le miroir du côté de la mort, du temps que l’on est vivant, est l’ex­pres­sion de notre dif­fi­cile prise sur la vie et selon les occa­sions, son con­traire, une image de la mise bas de ce fardeau, mais dans la mort, la mort vraie, celle du corps, il n’y a plus rien dans le miroir, parce qu’il n’y a plus de vie donc plus d’expression.

Civilisation-péril

Je ne com­prends pas. La con­ver­sa­tion s’ef­fon­dre. Pas la quan­tité de paroles ni la pro­duc­tion, pas la dif­fu­sion tou­jours plus grande de mots, de phras­es, de mau­vais­es musiques, mais le rap­port inqui­et, sym­pa­thique, ce rap­port d’at­ten­tion qui par l’ami­tié bâtis­sait des archi­tec­tures volatiles dans l’om­bre desquelles s’é­pan­chait la civil­i­sa­tion. Cela est en voie d’ef­fon­drement. Cela s’ef­fon­dre. La mesure intime suf­fit à véri­fi­er l’é­tat de cat­a­stro­phe cérébral. Bon dieu, que l’on dise! Que cha­cun autour de soi cherche et déclare! Com­bi­en? Com­bi­en de con­ver­sa­tions inter­rompues? Retombées, pour­ris­santes, décom­posées, mortes? Pourquoi de toutes parts, à tra­vers le monde, soudain tant de refus de nouer? Un drame est en cours. Si l’on espère frein­er la bar­barie, il faut mul­ti­pli­er les con­ver­sa­tions, ajouter à la vie, par­ler sérieuse­ment, par­ler à la façon des vieux Grecs et des maîtres alle­mands, fab­ri­quer des con­ver­sa­tions résis­tantes, impor­tantes, les fab­ri­quer lour­des de sens et dif­fi­ciles et vivantes. C’est seule­ment par cette dif­fi­culté vitale que l’on retrou­vera un homme, puis un autre homme, puis un troisième homme, ceux-là mêmes qui aujour­d’hui, dans cette folie qui s’empare de la race, dis­parais­sent, s’é­vanouis­sent lais­sant devant nos yeux, après effon­drement, un ter­rain infer­tile cou­ru par les fan­tômes de la civilisation.