Madrid aller-retour (1250 km) V- arrivée

D’habi­tude je roule jusqu’à l’en­trée de Madrid en une demi-heure. Ce matin, pas de voiture, il pleut et fort, il vente, il fait froid, je le vois mais les dis­tances, me dis-je, ne sont pas rel­a­tives, il y a trente-cinq kilo­mètres de Guadala­jara aux portes de la cap­i­tale. Eh bien, non! La con­fi­ance n’é­tait pas de mise. Mal m’en aura pris! Grelot­tant, mis­érable, boueux (je plonge en entier mon vélo dans une fontaine proche de la base mil­i­taire de Tor­re­jón de Ardoz devant des pas­sants inter­loqués), per­du tan­tôt sur des sen­tiers de gadoue, tan­tôt dans des zones de hangars par­cou­rues de déchets, je suis soudain dévié sur la bretelle d’au­toroute A2 et saisi de peur, for­cé de rebrouss­er les 5 kilo­mètres que je viens de descen­dre, frôlé par des semi-remorques, inondé au pas­sage par des véhicules qui filent à 100 km/h, croy­ant recon­naître des ban­lieues que je n’ai jamais vues, des ban­lieues qui ressem­blent des ban­lieues, pour attein­dre enfin la sta­tion de métro la plus excen­trée de Madrid, celle de Jara­ma, le cir­cuit de For­mule 1, après quoi je nav­igue encore deux heures cher­chant ce mau­dit qua­tre étoiles de Cham­berí, le Jardín Met­ro­pol­i­tano, où je dois retrou­ver Luv (elle a une cham­bre dans le quarti­er) con­statant alors, dans une cham­bre au décor  Las Vegas crème fou­et­tée, que j’ai par­cou­ru 102 km.

Musique

“Stay here” de Swans, album Filth, même fris­sons qu’$ sa sor­tie en 1983.

Robert

Me sou­viens d’avoir reçu un choc quand je con­statai que le grand écrivain Pinget, après tant d’an­nées à par­ler de la perte de mémoire à tra­vers des per­son­nages de vieil­lards cacochymes errant dans de maisons bour­geois­es à demi-ruinées, per­dait en effet la mémoire.

Beckett

Avec cet à‑propos des gens doués d’une authen­tique sim­plic­ité, le paysan à qui je demande ce qu’il fait, réponds: “je rap­porte les tuiles que Car­los plac­era demain sur un morceau de notre toit, mais au fond je m’occupe”.

Naypyidaw, Cité de l’espace

Pro­grès sans lim­ite: de mon dernier livre il y a quinze jours pub­lié, je n’ai pas enten­du dire quoi que ce soit. D’ailleurs, je ne l’ai pas encore tenu entre mes mains. Les exem­plaires d’au­teur sont quelque part en tran­sit entre la France et l’Es­pagne, matière brute enfer­mée dans un car­ton, bloc de silence.

Onanisme

Spec­ta­cle, certes. Mais Debord lui aus­si voit dégrad­er son idée. La vision panop­tique, magis­trale ou choré­graphique d’un spec­ta­cle à voca­tion d’u­ni­verselle tromperie a vécu. Le régime est chaque jour un peu plus spec­ta­cle de soi et cela, sans spectateur. 

Faculté

Admirable façon d’écri­t­ure qui per­met de faire un texte d’es­sai au fil de la réflex­ion sans se per­dre ni pon­ti­f­i­er et qui tient à l’ex­is­tence chez l’au­teur d’une cul­ture pro­fonde et tra­vail­lée; elle rend ses effets que ser­vent par ailleurs une con­vic­tion nette et une expres­sion ferme. Dis­ant cela, je pense à ces human­istes prononçant des dis­cours d’opin­ion dans le siè­cle passé (je les lis): Koestler, Lorenz, Bernanos ou Nizan.

Hit-parade

Suisse et autres pays dégénérés, il y a des indi­vidus qui man­i­fes­tent con­tre les indi­vidus qui défend­ent la liberté.

Après

A ces chiffrages, courbes, mesures de l’ef­fort, je ne con­nais rien donc je n’y ai pas même songé (pour­tant, sur les con­seil des amis j’ai toute la bas­tringue élec­tron­ique du cycliste mod­erne afin de robo­tis­er cerveau, corps et cœur), mais voilà, j’é­tais amol­li, incer­tain, peu capa­ble, sin­ueux donc quelque peu inqui­et et main­tenant je vois ce que c’é­tait, je me vois: ce ven­dre­di, sept jours après la fin des 1250 km, solide comme la pierre — fin de récupéra­tion, pas néces­saire si l’on roule à l’in­fi­ni, mais qui le devient, néces­saire, si l’ef­fort cassé, l’on fait son retour dans l’autre rythme, celui de la vie reposée et fixe et appareil­lée à l’hor­loge universelle. 

Beauté

Ce calme extra­or­di­naire dans Agrabuey. Le ciel est limpi­de. Plus vaste. C’est l’au­tomne. L’un des plus beaux jours de l’an­née ce same­di. Flux et reflux des per­son­nes de l’ex­térieur: c’est étrange, elles vien­nent en fonc­tion du cal­en­dri­er, toutes ensem­ble et repar­tent de même, toutes ensem­ble. Avec le paysan, comme deux lar­rons en foire: je pousse un nez hors la mai­son, je demande: “Ils sont repar­tis?”. Il approu­ve. Alors seule­ment nous sor­tons dans la rue pour prof­iter du jour, de l’au­tomne, du frais soleil.