Les gouvernements au diapason donnent l’ordre à leurs peuples de “rester assis”. Ce qui rappelle l’album visionnaire de Edgar P. Jacobs dessiné en 1960, Le piège diabolique. Projeté par la machine temporelle dans le Paris des années 2020 (de mémoire), Mortimer perdu dans les couloirs désaffectés du métro éclaire de sa torche ce message écrit dans un français enfantin: “mieu vaut mourir debout que vivre à genous”.
Grippe 2022
Avant tout une reconversion de l’économie. Chaque jour étonné que les citadins qui avancent masqués dans les rues de leur ville ne voient pas le rapport entre l’état de catastrophe fictionnel entretenu par les médias au pouvoir et la fermeture des restaurants, commerces, théâtres sous l’effet des interdits et des faillites.
Neige
Au pied des pistes en ce jour de veille des fêtes. Luv admire l’immeuble couleur rouille qui sert de bâtiment unique à la station. Taillé comme une montagne alpine, il est en tôle ondulée et pourvu de balcons de vitre afin que la neige glisse sur la façade. En partie basse, la galerie commerçante — cette utopie des années Baudrillard — est à l’abandon. La plupart des télésièges roulent. Comme chaque année, le garage Francisco de Puente montre son nouveau modèle Ford. Il trône tel un bonbon géant au milieu des skieurs, sur un piédestal de velours. Nous prenons de la bière au bar, sortons sur la terrasse. Les employés de la station démarrent la déneigeuse. Des trombes blanches sont évacuées par les airs contre un grand sapin. Les collègues du machiniste apportent des tables, des chaises, des poubelles. La saison débute demain avec l’arrivée attendue des familles de Saragosse et Bilbao. Pour l’instant, où que l’on regarde, on ne voit qu’un ou deux skieurs qui dévalent les pistes larges et plates. Hélas, à peine de retour à Agrabuey, le ciel se voile, les collines transpirent une drôle de grisaille qui a vite fait de retomber en pluie. L’orage marque un répit, mais dès l’aube les températures remontent, il pleut. De retour d’une excursion en raquettes, mon voisin le guide dit que la route est chargée, signe que les citadins affluent pour les vacances des Rois mais que nombre d’autres, désolés, annulent leur location. Au village, l’ambiance est différente de ce qu’elle fut ces deux dernière années; c’est presque le régime normal, voisins connus aux trajectoires connues, gîtes en attente de clients.
Naufrage
Quelques heures après les nouvelles mesures du gouvernement scélérat, je suis à Saragosse afin de prendre Aplo au train de Barcelone. La gare est vaste comme le Titanic, froide comme un iceberg. Arrivé par l’autoroute Mudéjar des hauts de l’Aragón, je gare au dixième sous-sol. Luv et moi nous dirigeons vers les ascenseurs. D2, D1, D0… Les galeries fantômes sont estampillées de numéros géants. Ils permettent aux errants de s’y retrouver. B3, B2, B1 et la suite de l’alphabet. Entre A1 et A0, les ascenseurs: en panne. L’escalator mène à un escalator qui mène à un troisième escalator. Celui-ci amène devant un sas de la taille d’un terrain de football. Une employée en uniforme marron surveille un scanner de personnes. Nous marchons longuement dans sa direction. “Par où votre fils a‑t-il prévu d’arriver?”. Car si nous sommes bien sous la voie 4, explique-t-elle, il reste à savoir si le voyageur a prévu d’accéder à Saragosse par le parking souterrain ou par les passerelles aériennes. Elle dresse l’index: elles sont au-dessus de nos têtes. Choix logique, nous décidons de prendre de la hauteur. Nous voici installés sur une sorte de pont de navire parmi une dizaine d’individus masqués qui se frottent les mains au produit désinfectant. De là, nous fixons en fond de cale le système de voies de la Renfe. Une croyante plus dévote que les autres fidèles me signale que nous sommes en plein naufrage viral et que je dois mettre mon masque. Le train AVE surgit du tunnel Nord, entre dans la lumière froide, s’immobilise au fond de la cale. Déverrouillage neumatique des portes, apparition d’une poignée de voyageurs, débandade. Pas de retrouvailles en partie basse, les non-voyageurs sont interdits de quai. Or, pour repérer mon fils il faudrait des jumelles. Luv qui a de meilleurs yeux se penche, met la main en visière, cherche à identifier les silhouette. Sans résultat. Mieux vaut appeler. Mon téléphone n’étant pas capable de performances aussi redoutables que d’appeler un numéro suisse, Luv compose sur le sien. Aplo répond “je suis sur la passerelle”. Luv dit: “je vais agiter les bras”. Elle me tend son téléphone, agite les bras. Silence au bout du fil. Je fais: “quelle connerie cette gare!”. Soudain, comme si elle identifiait un insecte au télescope, Luv s’écrie : “je reconnais ses mouvements, ça doit être lui là-bas !”. Impossible pour moi de voir aussi loin. Mon fils se tient de l’autre côté de la gare, à trois cent cinquante mètres, la tête plus petite qu’une tête d’épingle.
Sapin 2
Boules de Noël chez les Chinois, petites et jaunes et rouges et coûteuses, Luv comme moi le masque sur la bouche, lui, le Chinois, tassé derrière un écran de bois bricolé, son gosse qui joue dans un reste de carton, elle, la Chinoise, qui achalande, cela au fond du supermarché zombie, près des toilettes “garanties sûres”, opération d’achat en présence d’une famille de Français algériens des Hautes-Pyrénées, papa, maman, fils un, fille une, qui lisant les étiquettes des prix sur des objets plastique ont l’illusion, un instant, d’être riches (viennent pour le plein d’essence).
Sapin
L’heure de voler le sapin: je prends la hache, je passe mes gants de peau, Luv s’habille, j’oublie la torche, il va faire nuit, il fait nuit. Dans la rue, c’est l’apéritif. Le paysan me salue, sa femme remarque la hache. Je dis: “nous allons acheter un sapin dans la forêt”. Ce n’est pas aussi simple. La pente est raide, enneigée, caillouteuse, et puis elle ruisselle, et puis Luv est en Baskets. Le sentier que je prévoyais de monter, il faut y renoncer. Demi-tour et direction du manoir de l’Ecossais (un propriétaire qui n’est pas venu au village depuis 6 ans). De là, nous grimpons. J’écarte un mouton perdu, indique une direction, des silhouettes. Ce sont des sapins mais ils sont étranges, ils relèvent d’autres espèces. C’est une science ce truc. Car j’ai bien sûr l’image du sapin de supermarché conique et vert. Il n’y a pas. Nous cheminons, nous quêtons. Je propose un arbre. Luv aime bien. Un autre, elle aime aussi. Mon sentiment est qu’elle a envie de rentrer. Je sors ma hache, je hache. Plus résistant que prévu cet arbre de Noël.
Grippe 2022
Je n’ose plus dire de peur de passer pour un demi-fou: le pire est à venir. Force est cependant de se traiter en ami, en bon ami, en ami de confiance (je me donne des leçons depuis cinquante-six ans) et donc de s’avouer ce que l’on croit : le pire est à venir. Les hommes comme les femmes, les intelligents comme les imbéciles ont cédé. Se sont livrés. On fait confiance à autre qu’à eux-mêmes. Qui peut bien faire confiance à une équipe de sorciers qui n’a pas donné les preuves de l’initiation? Jamais dans l’histoire. Jamais. Du moins chez les peuples éduqués. Or, éduqués, nous l’étions. Ou prétendions l’être. L’école, l’université, la morale honteuse des faiseurs de moral n’a cessé de le répéter: “nous qui avons la chance d’être éduqués…”. Honte! Honte à nous! La souffrance commence. Elle est minuscule. Elle est le prélude à la souffrance. La véritable souffrance. Qui est d’être privé de soi-même. De n’être plus qu’un esprit contraint dans un corps sans volonté.