Qui à propos d’une conversation avec Rémy de Gourmont, comme il est sur le point d’exprimer son opinion, note : “Je me suis retenu à temps, heureusement, grâce à l’habitude que j’ai de réfléchir très rapidement à tout ce que je dis, avant de le dire.”
Kilomètre 600
A l’étape de Sète, l’hôtel plastique. Conditions meilleures que l’an dernier: il est possible de traverser jusqu’au supermarché sans masque, d’entrer faire ses achats visage nu. Pour le souper, mets identiques et dans l’ordre: bière, chips, pain, charcuterie, rémoulade de céleri. Côté réservations de la chambre-capsule, je suis déçu. J’ai appelé la réception, j’espérais tomber sur Didier ou Philippe, mes contacts. Or, je m’annonce et après avoir dit mon nom, je demande “à qui est-ce que je parle?”. Un silence, puis ce ton méfiant : “… à l’employé.” J’explique mon affaire, dis “Philippe”, “Didier”. Abrupt, sans sourire dans la voix, l’interlocuteur: “eux, ce sont les patrons”. Voilà pour la communication.
Route
Excellente. Lisse, large, lumineuse. Jamais si peu de trafic. Même les poids-lourds se font rares. Au péages, chants des oiseaux. Après Valence, la densité est plus grande, mais là encore incomparable avec ce que je rencontre depuis cinq ans en direction de Pau, sans parler des années 1990, lorsque je me rendais avec les enfants dans le Gers. Musiques préenregistrées et contraires: folk gémissant ou techno minimal.
Distance 2
Clefs de la voiture en place, dans mes poches de pantalon. La voiture, elle, est garée sur le terrain de la ferme familiale, à trente kilomètres de Lausanne. Je me prépare à aller la chercher à vélo quand Mamère appelle. Elle propose de m’emmener. Lorsqu’elle arrive au magasin, je demande où sont les télécommandes de la barrière qui ferme notre place de stationnement privée, juste à côté du magasin (le bureau). “Rendues au propriétaire, me dit-elle, nous n’avons plus la place”. Le lendemain matin, tandis que je charge à l’aide d’un diable mes affaires dans la voiture garée au bout du Boulevard, j’aperçois l’employé qui active la barrière et gare la fourgonnette de service.
Distance
Arrivé dans le quartier sous-gare avec appréhension. A Minorque, je reçois des courriers de menaces. Monfrère me confisque les clefs des bureaux, coupe mon mail professionnel, radie mon inscription auprès des assurances, déclarera volée ma voiture. Devant la porte du magasin, j’hésite. Tout de même j’ai pris garde d’avertir Mamère au cas où je devrais dormir dehors. Non pour qu’elle me reçoive, mais pour mettre en perspective les conséquences. Lesquelles? Je ne sais. Mais la rage est conseillère. C’est de fait ce qui motive chez Monfrère ces exactions. Ecarter depuis avril 2020 de la direction de l’entreprise au motif que mes vues ne sont pas les bonnes — ce qui exige débat et vote — je finis, deux ans plus tard, par porter plainte. D’où ce projet de grande confiscation. Et ce menaces dont une partie déjà mises à exécution: licenciement, interdiction de communiquer avec les employés, les clients. Consciente de mon état d’énervement, Gala m’accompagne. Ma clef ouvre la porte. J’ai oublié de dire que j’ai dans la chambre arrière du magasin; une partie de mes vêtements, mon argent et mon vélo de voyage. Dans la poche d’un pantalon, les clefs de la voiture. Sans elles, impossible de rentrer à Agrabuey. Nous avalons un litre de bière, Gala me quitte. Elle veut que je la tienne au courant heure par heure, espère me faire changer d’avis quant au départ, mais non: je suis convaincu de prendre la route le lundi avant les déplacements de Pâques. Réflexe dès que je me retrouve seul: organiser, vérifier que rien ne manque, sortir des armoires ce qui peut l’être. A la fin, il ne reste que le lit design de l’ancien appartement de Gambach-Fribourg, un second et un troisième vélo et un XXX. Je me couche, je dors mal, je suis réveillé à sept heure, comme le reste du quartier par les ouvriers qui marchent sur les toits environnants et frappent, et crient, occupés à un chantier d’envergure qui vaut aux privilégiés de cet excellent quartier lausannois de vivre dans le bruit depuis l’an dernier et pour encore cinq ans.
Creuset
Retour précipité dans ce maigre couloir d’enfer qui relie par le train Genève au quartier sous-gare de Lausanne. A bord du direct, une famille d’Anglais venue pour le ski, deux Mexicains au corps de poulpe qui se baisent sur la bouche et un aimable policier que j’aide à hisser son sac de parapentiste, un juste éventail des conquêtes de la mondialisation. Verrouillé dans l’arrière-boutique, je compte les heures qui me séparent du passage de frontière direction la Navarre.
Vision
Dans le demi-sommeil, je compte les coups au campanile, l’église des moniales d’Es Castell sonne huit heures. Le rêve reprend: station de ski, j’alerte mes amis, vallée d’en face la paroi rocheuse s’effondre; les blocs de pierre arrachent les maisons de leur socle, elles tombent dans le vide, les victimes affolées cherchent des rescapés. Trois heures plus tard, je conduis Gala aux hasards de la route. Nous aboutissons dans une crique que contient de hautes falaises. Au pied de celles-ci, dans les anfractuosités supérieures mais aussi sur l’aplomb, des villas en équilibre. Gala à qui je n’ai pas dit un mot de mon rêve : “la paroi s’effondre, tout est emporté”.