Après des semaines d’entraînement sur simulateur, premières sorties de plus de cent kilomètres, l’une dans la Vallée du Roncal, l’autre sur la route des monastères de Saragosse. Ciel parfait, brillante lumière. Il fait chaud. A l’heure du repas, le silence grandit, les petits cols font souffrir, la température est de trente-trois degrés. Je vise un rythme cardiaque de145 bpm, n’y parviens pas, récupère sur les faux-plats. Aux abords des villages, les vacanciers partis, les piscines municipales sont fermées. En ce début d’automne elles ont toujours leur eau bleue. Quelques feuilles voltigent. Entre les murs de pierres sèches, sur les pacages, les moutons sont de retour.
Salamanque
Départ pour la belle capitale où je décide, après trois semaines de tergiversations, d’aller voir ce bus Volkswagen équipé pour le voyage que propose un Catalan. Ce n’est pas simple. Gala refuse que l’on traverse le pays à bord de sa voiture, une Citroën C3. Petite, dangereuse, molle, sans air conditionné. De mon côté impossible de louer une voiture — pas de permis. A Pampelune, elle loue à son nom. Nous sommes en route. La voiture, une Kia accidentée, tremble à l’accélération comme une éponge. Le soir, nous retrouvons la place Mayor de Salamanque, la rue de l’Université, Gala demande un Spritz; le barman répond: “en 17 ans de carrière, j’en ai servi trois!”.
Au (fin)
Un appel du Service des autos de Genève. L’interlocuteur s’excuse pour l’erreur qui m’a valu d’être traité comme un criminel à la frontière du pays. “Ne vous inquiétez pas, lui dis-je en substance, je vais passer!”. Le fonctionnaire sur un ton obséquieux : “je suis à votre disposition. Allez directement au guichet 37 et faites-moi appeler…”. Une heure plus tard, j’y suis. En attendant que paraisse mon interlocuteur, je prends connaissance de son poste: “Responsable des douanes”; c’est ce que dit le carton posé au bas de la vitre de protection. Arrive le Monsieur. Il est Turc. Il porte le même nom de famille que l’acheteur de Döttinken.
Portes de Genève 3
Comment se nourrit-on dans la périphérie d’Annemasse? Je n’ai pas répondu à la question. Entre l’Intermarché et les bétonnières, une armada de Chinois sert dans un hangar transformé en restaurant un Buffet à volonté. Les clients se précipitent. C’est la Pologne de Jarulzeski. Cent, cent-vingt personnes font la queue. Principalement des sahariens et des subsahariens endimanchés. Au péage, ils paient quatorze Euros, passent le tourniquet, s’emparent d’un plateau et le chargent de brochettes, d’algues, de gâteaux, de saumon, de puddings, d’oeufs. Notre méthode est moins subtile. Gala double les clients rangés en file, appelle la matrone qui gouverne le portique. La Chinoise ouvre un tiroir, nous remet trois barquettes et nous voici catapultés au milieu des élus. Gala choisit ses mets, je remplis la barquette numéro 1 de riz jaune, la barquette numéro 2 de riz blanc. De retour dans la chambre 28, nous mangeons à même le lit.
Portes de Genève 2
Comment se nourrit-on dans la périphérie d’Annemasse? Manger, c’est une autre affaire. Le premier jour, au terme des mil deux cent kilomètres de route, sous le coup de l’enthousiasme et de la fatigue, nous avons gravi la falaise de l’Arve côté genevois. Dans une impasse, un restaurant au décor savoyard sert des plats de montagne au prix du caviar. Le lendemain, nous roulons au centre-ville. La nuit tombe. Ferrari, l’auberge du quartier de la gare que je fréquentais autrefois n’existe plus. Au pied des façades, l’effet est américain: pizzerias, Kebab, Chinois. Reste la brasserie de la place de l’Hôtel de Ville. Une Taverne de Maître Kanter alsacienne, aux airs de lupanar (parois de peluche rouge), au service africain. Pour y accéder il faut traverser une zone à l’atmosphère post-apocalyptique façon jeu de zombies. En décomptant les corps échoués, on aurait vite fait d’additionner les points. Mais on ne peut pas tout faire: en marche, il faut se garer si l’on ne veut pas buter sur un dealer ou un divagant. Dans la salle, loupiotes jaunes, ambiance déprimée et plateaux de fruits de mer. A ce stade, je renonce à manger. Gala choisit des huîtres. Pendant qu’elle goûte, le serveur récure la table voisine au lave-vitre. Mais je râle: les (rares) autres clients n’ont pas l’air de trouver à y redire. Justement, nous parlons de l’énergumène né dans cette banlieue de France, énergumène dont la seule mention rend Gala folle de rage, celui qui a témoigné contre elle il y a vingt ans, par bêtise, par jalousie, surtout par jalousie. Vingt ans depuis cet événement mais que Gala entende son nom et aussitôt elle songe à marquer des points au jeu de massacre. Soudain une table se lève. Nous n’avions pas remarqué ces gens assis en cercle qui calmement échangeaient. Qui passe devant nous? L’énergumène.
Portes de Genève
Banlieue d’Anemasse, où nous avons la chambre 28, à l’étage, dans cet hôtel-chalet bâti sur un parking de supermarché. La douane de Fossard est à deux pas, nos voisins sont McDonald’s et Buffalo Grill, au pied du lit ronfle un frigidaire de pique-nique rempli de bière que je ravitaille en glaçons — une sinécure, car pour prouver qu’il y a “canicule” les Français rationnent les quantités. Que faire dans une chambre située dans pareil décor? On va, on vient. La porte ouverte, on sort comme on tirerait le rideau d’une coulisse pour paraître sur scène. Les alentours, je l’ai dit, sont mercantiles: files devant la station-service aux prix plus avantageux que la concurrence suisse, familles qui poussent des gosses à bord de caddies, caravanes et camions à l’arrêt, sur le giratoire un négociant de marbres. Plus loin, c’est là que sont nos affaires. Pour Gala récupérer son courrier dans la boîte à lait de l’ancien domicile genevois (quitté il y a vingt ans), pour moi finir de vendre la voiture. A l’heure dite, je suis donc à Cornavin avec la Dodge. Le Turc que j’ai rappelé la veille pour dire “oui” après la visite à Wohlen où le professionnel Jeep a fait une offre peu alléchante a laissé paraître son enthousiasme — cela indique assez mon sacrifice. Le voici en gare, débarquant de Winthertour. Il compose mon numéro. Il est “près des bus”. J’arpente le bâtiment. Traverse la grande halle. En profite pour constater une nouvelle fois (je suis si peu à Genève, le temps me joue des tours) que la fresque murale des CFF autrefois installée au-dessus des guichets de pierre, motif central de mon roman écrit en 1990 Moutonk, a si bien disparu que je suis incapable de retrouver ne serait-ce que le gabarit de l’ancienne construction. Ates, le Turc disais-je. Que je conduit devant l’Ilôt 13, enfin Montbrillant, puisque là encore, ni squat ni trace du passé. Consciencieux, il ouvre le coffre, étale ses dossiers, remplit les contrats, photographie mon passeport, assemble le tout; quelques fantômes passent — pas sûr de me reconnaître, ils me fixent, hésitent et passent; de même pour moi, incapable de mettre des prénoms sur ces visages que je voyais chaque semaine, chaque jour à l’époque des occupations d’immeubles. La liasse de billets en main, je m’éloigne. Le Turc suggère: “je te raccompagne?”. Erreur: j’accepte. Il conduit, nous enfilons les tunnels de l’autoroute blanche. Vernier, Bernex, Plan-les-Ouates… A peine s’il regarde la route. Il pianote sur le tableau de bord. En quelques secondes, ma voiture est changée en sapin de Noël: chronomètre illuminé, signaux de vitesse, rétroviseur de nuit… autant de fonctions dont j’ignorais l’existence. Alors le Turc désigne les lampes de courtoisie. Elles sont allumées. Il enfonce le bouton de commande encore et encore. Elles restent allumées. Une esbrouffe? Comment le savoir. Ce matin tout marchait, ce Turc met les doigts sur la machinerie, c’est un feu d’artifice. Il enfonce le bouton dix et vingt fois, puis il se lance: c’est un gros problème, peut-être un dysfonctionnement majeur (le terme en schwyzerdütsch est : grosse Risiko). Je lui fait signe de se taire. Je ris. Je me moque. Cela ne le fait pas rire. J’attends un peu puis j’enfonce le bouton. Zut! Il a raison. Impossible d’éteindre les lampes de courtoisie. Il répète: Risiko. Et demande une ristourne. Je temporise. “Ates, ça va aller!” Voilà ce que je dis. Il fait la grimace. Se tait. Il cherche une parade, commute je ne sais quel autre voyant lumineux. Le voyant se met à trembler et s’éteint. Carouge n’est plus très loin. C’est tant mieux car à ce rythme la voiture toute entière va finir par s’éteindre. Plutôt que de le guider jusqu’au parking du Service des autos où doit me récupérer Gala, je pare au plus urgent, je lui fais signe, “arrête-moi là!”. Il me considère incrédule. Et pour cause: “là” est un endroit sur le bord de la route, dangereux et interdit. Il s’exécute mais ne renonce pas à son stratagème. Il enclenche les feux de détresse et descend du véhicule. Après avoir jeté un œil à la ronde, il recommence sa litanie. “Quelle somme suis-je prêt à lui rembourser? Cinq milles francs?” Il ignore que dans deux heures, je dois rendre les plaques. Dans deux heures cette excellente Dodge aura autant de valeur qu’un caillou planté sur le bord de l’Arve. “Ates, je donne cinq cent francs pour ton problème de bouton et on est quitte!” Alexander, Alexander, s’exclame le Turc, mach mir eine gute Preis!”. Alors je joue mon va-tout: “Rends-moi les clefs, je ne veux plus de ton argent, je garde la voiture!”. Le Turc tombe les épaules, il fixe les bout de ses chaussures et tend la main: je lui passe trois billets de deux cent, il me rend à contrecœur une coupure de cent, remonte en voiture, démarre. Et change d’avis. Il ouvre la fenêtre: “tu as dit que ton fils habitait par là… Où?”. M’éloignant, je fais un geste vague: “Par là…”.
Döttinken
Où attend le Turc, ville, village ou agglomération de cette Suisse de l’entre-deux qui pour un Romand — ce que je suis par défaut — n’existe pas. Tout est fait pour dissuader la visite. Les routes sont alambiquées, c’est à peine si elles figurent sur les cartes. Mais je n’ai pas le choix. La voiture doit être vendue, je persévère. A mesure que nous progressons vers Schaffhouse et Bâle, les obstacles deviennent plus sérieux. Freinant le désir, inhibant le caractère comme l’autre jour sur l’autoroute, en direction de Munich, mais ici sur un territoire de lilliputiens marqué de fontaines, de trains miniatures, de pots de fleurs. A la fin, un chantier puis une plaine tirée au cordeau. Sur un gazon des hangars. Dans le premier, un couple de barbus le torse plein de graisse. Le chef d’atelier essuie sa main sur la salopette: le Turc, c’est la porte d’à côté. Second hangar, des Anatoliens à tête de faunes serrés dans des costards bleu pétrole. Première initiative, nous asseoir dans des fauteuils de cuir, servir le café, attendre, se taire. Gala boit de l’eau. Le Turc lui fait signe de finir la bouteille — il parlera après. Bien sûr, bien sûr, semble-dire cet Anatolien trafiquant de grosses cylindrées, la voiture est là, il faut fixer un prix, mais nous ne sommes pas pressés, n’est-ce pas? Quand il se décide, il appelle son collègue. A deux ils sortent, reluquent la Dodge. Je les rattrape, leur passe les clefs. Celui que j’ai eu au téléphone se prénomme Ates. Il considère la clef, il hésite. Il finit par ouvrir la portière, mais ne monte pas à bord, ne lance pas la moteur, ne lève pas le capot. Les deux Turcs sont de retour derrière leur bureau, dans l’air conditionné. Pneus, freins, griffures, ils établissent un diagnostique. Rien à redire, il est juste. Sauf pour la goutte. Si je n’ai pas caché le froissement de tôle, tôle que j’ai faite déplié et repeindre, j’ai omis de dire qu’en scrutant le flanc droite de la carrosserie apparaissait le relief d’une goutte de peinture mal poncée. Pourquoi le Turc n’en fait-il pas la remarque? Parce que, déclare-t-il, en Suisse une carrosserie qui ne brille pas de ses milles feux est invendable. Si nous la prenons, explique son acolyte, nous aurons à refaire toute la peinture. En Espagne, vous dîtes? Non, non, non! L’Espagne… ce n’est pas possible! Et Ates me rend les clefs. Propose un autre café. Souligne un à un les problèmes. A commencer par le phare. Les deux fissures sur le côté. L’une et l’autre de la taille d’une ride, je sais, ma faute, j’ai heurté un mur de supermarché en Croatie. Eh bien, remplacer ce phare… fait le Turc en tapant sur sa calculette, coûte Fr. 2400.- Il a raison. J’ai choisi les rides, car je connaissais ce prix. Donc nous repartons en direction de Wohlen avec en tête l’offre des Anatoliens, soit un tiers du prix de neuf. A Wohlen, autre village de l’entre-deux suisse, le marchand Dodge, celui-là même qui a vendu le véhicule il y a quatre ans. Il prend la voiture en main, la rentre dans l’atelier. Pique-nique de cervelas et de patates pris chez Denner que nous mangeons en bord de route sur la table extérieure d’un café fermé (horaire 12h00-13h30). Fin d’après-midi, le verdict: l’offre de Wohlen est inférieure à celle des Turcs. Reste trois cent kilomètres à rouler jusqu’à l’hôtel en France, le temps de se consulter.