Course à pied sur les berges du Léman en direction de Saint-Sulpice, à quelques mètres près un semi-marathon, mais j’ai le souffle qui tape en partie basse comme dans un bocal ayant nagé dimanche matin dans la Sarine du côté de la Maigrauge, l’eau à 5 degrés, après avoir bu au soleil — j’arrivais d’une tournée d’affichage à vélo pour la formation du nouvel employé, un Chinois (bridé), blanc (la peau), né en Australie, éduqué en Allemagne et qui s’exprime en français avec l’accent de Hambourg.
Endurance
Villeneuve-Loèche-Villeneuve, soit 207 kilomètres par les sentiers du Rhône valaisan. Petit rythme, gravillon, lacs de loisirs, campings de travailleurs, vignobles vers Ardon, Leytron et Saxon, puis la forêt de Finges, notre désert national où j’ai situé plusieurs scènes de ma pièce jouée à Paris en 2008, “La Suisse est un petit pays situé entre l’Autriche, l’Allemagne, l’Italie et un quatrième pays dont j’oublie le nom”. Chemin du retour, un vent de plomb entre Riddes et Martigny, j’avance moins que je ne pédale. A partir du musée militaire de Saint-Maurice, je relance. Là, je dépasse une compagnie de recrues. Elle marche. Mon étonnement comme j’approche: pas un trouffion pour se retourner tout avertis qu’ils soient par le chuintement des pneus; il faut l’ordre du caporal pour resserrer le rang. “Merci!”, je passe. A la nuit, je me perds un peu dans le port du Bourget puis desselle dans la zone commerciale d’Aigle où j’ai garé, content et même plus que content, réjoui.
Sanatorium
Quartier sous-gare de Lausanne, au milieu des malades. Assis à vingt mètres de la porte vitrée de la boutique selon un angle calculé, j’évite autant que faire se peut de regarder dans la rue les passants lents, jeunes, honteux, cacochymes. A portée de main le frigorifique que j’ai aussitôt la Dodge garée, la valise ouverte, le vélo sur béquille, garni des bières prises au supermarché de la mosquée où un Arabe fait de mauvais sable muni d’un brassard Sécurité (un lieu de culte qu’il faut protéger?) sourit à la caissière Sud-américaine, joue les nouveaux Suisses, a raison de jouer les nouveaux Suisses parmi les défaillants, les faiblards, les importateurs, les inhibés et les malades qui hantent les derniers jours du grand partage apocalyptique. Quand quelqu’un s’arrête devant la vitrine de la boutique, veut ouvrir, frappe, s’appuie, regarde à l’intérieur. Une cliente pour une peluche, un cadre ou une tasse, cinquante centimes, dix francs, deux francs. Nous ne vendons pas, nous ne vendons rien. Les bibelots en vitrine? Décoration. Les meubles? Occupation des sols. L’homme assis sur la chaise, à vingt mètres de la porte, une bière dans la main? Il arrive du Lubéron, c’est moi. Du Lubéron où j’étais à l’abri des humains, par la grâce de la nature, loin du laboratoire, par la grâce de la nature, à bord d’une splendide maison de pierre ocre sertie dans les vignobles, encore la nature, où j’étais avec Gala et je viens de conduire et je suis fatigué, et si je suis assis dans l’angle c’est que je n’ai pas besoin de voir ce qu’est devenu le quartier sous-gare de l’épouvantable Lausanne et de tout notre pays épouvantable, un sanatorium de résidents du terroir et d’énergumènes catapultés.
London
Dans un petite armoire à croisillons, la propriétaire de la Motte-d’Aigues gardait la collection complète des œuvres de Jack London en 10/18, édition qui a pour moi une valeur affective, c’est à travers elle que j’ai découvert Brautigan, Ginsberg, Julian Beck, John Fante. Sauf que je ne sais plus ce que j’ai lu ; je choisis les Vagabonds du rail. Formidable! Pourtant, je m’ennuie. Au fil des pages, je vois que j’ai déjà lu ce titre, mais là n’est pas le problème; c’est l’âge, mon âge. Un Européen ne se contente pas du réel, il y ajoute. Plus que cela: il ne conçoit pas de littérature sans ajout, sans spéculation, sans poésie ni introspection. Autant me fascinait ce rapport au simple au réel lorsque j’étais jeune autant aujourd’hui il m’ennuie, féru que je suis de ces ajouts qui font la vie de l’esprit.
Ventoux
Passé Gordes, je descends sur l’abbaye de Sénanque. Au milieu des lavandes grises les bâtiments brillent dans le soleil. Passé les bois, un ressaut. La route traverse une vallée enchantée. Ma dernière visite date des années 1990: je me souviens de notre Mercedes repeinte au spray dorée, des discussions bibliques, de l’écrivain O.T et de mon ami collectionneur d’icônes qui se signait chaque fois que surgissait un religieux, mais j’oubliais les pins miniatures, les rocs troués comme le corail, les bosquets odorants qui flottent au ciel. Dans ce vallon, la nature a le goût du un spectacle. Il est encore tôt (8h00), je roule avec prudence, je me faufile. Au bout d’un serpentin, la route rencontre une ferme jaune. Installés juste à côté de l’abbaye (le travail de Dieu fascine), que peuvent penser les paysans qui l’habitent, me dis-je? Sur ce monticule de silence, au bord de cette mare, entre deux pâtures, les habitants de la ferme vivent comme ailleurs et cependant tout à côté de l’abbaye, de ses moines priant, qu’ils n’entendent pas, ne voient pas, ne côtoient pas — étrange proximité. Je bifurque vers la plaine. Le GPS prend le relais. Il parle d’une voix de femme, j’obéis. Dans ces conditions, j’atteins Vénasque, Malemort et Bédoin, le point de départ de l’une des ascensions du Mont Ventoux. J’équipe le vélo, je m’équipe. De ce col, on m’a dit tant et plus. Depuis quelques jours, j’ai mes représentations. La réalité est autre. Je veux dire que la départementale, les maisons viticoles, le hameau des Pousse-chiens, la forêt, les vues, l’air, tout ce que j’ai imaginé est démenti: la route est une route, n’importe quelle route, l’air est le même qu’ailleurs. Cependant, un panneau indique que l’ascension est commencée: “Géant de Provence, moyenne 10%, 19 km”. Je pédale à petit rythme, me maintiens à cent-quarante pulsations. Le souffle est bon, mais il ne faut pas forcer: la pente n’offre pas de répit. Un cycliste monté sur un vélo de course Décathlon me dépasse. Je le salue pour la seconde fois: il se préparait sur le parking où j’ai laissé la voiture. Au quinzième kilomètre, peu après le Chalet Eynard, il revient: “Impossible d’aller au sommet, il y a de la neige!”. Un quart d’heure plus tard, sur la partie pelée du Mont, cette neige est sous mon pneu. Je veux rouler, je patine. Vélo à l’épaule, je marche. Les chaussures enfoncent et prennent l’eau, je continue. C’était la bonne décision. Cent cinquante mètres plus loin, la route a été dégagée au chasse-neige. Je me remets en selle, grimpe les derniers kilomètres, double le col des tempêtes et le mausolée Tom Simpson, vais au bout de la route, appuie le vélo contre un piquet. Prendre une photo au pied de l’antenne exige de savantes manœuvres car je ne peux lâcher le vélo, les rafales de vent le balayeraient. Dès que j’ai mon cliché, je change de maillot et m’élance pour la descente. Deux heures et quelques minutes de Bédoin au sommet, vingt minutes pour le retour.
Parc
Difficulté à trouver de la bière de consommation courante dans la campagne française. Comme en Suisse ou en Espagne, les monopoles nationaux ont évincé la concurrence des pays de qualité, Allemagne en tête; s’adjoint un phénomène neuf, en partie politique: effet des vexations administratives dont font l’objet les jeunes (exclusion par les prix hauts des lieux de boissons), les centrales de vente achalandent des bières d’ivrognes qui pointent à six, sept et huit degrés, ce qui me rappelle qu’enfant à Helsinki dans les années 1972, lorsque j’allais me luger dans le parc de Kaivopuisto, les clochards tombés entre les pierres marines cuvaient une mixture de lait, d’eau de Cologne et de vin.