Catégorie : Inconsistance

AJAR

Un groupe d’é­tu­di­ants signe sous l’acronyme AJAR un roman que pub­lie les édi­tions Flam­mar­i­on. De l’aveu du col­lec­tif, l’en­tre­prise vise à bris­er la soli­tude de l’écrivain, fan­faron­nade que repren­nent en titres les quo­ti­di­ens qui salu­ent en out­re l’aspect inno­va­teur du pro­jet. Bris­er la soli­tude de l’écrivain! On peut aus­si appren­dre à nag­er sans se mouiller.

Femmes

Plein de sol­lic­i­tude, les amis de mes par­ents me présen­tent des filles. Plus exacte­ment, ils me les mon­trent car nous sommes dans une récep­tion et l’on peut, tout en pour­suiv­ant une con­ver­sa­tion, épi­er les autres invités. Ce faisant, je recon­nais des filles que j’ai con­nues il y a vingt ans, que j’ai désirées, aimées, que j’ai ren­con­trées, que je n’ai pas ren­con­trées. Comme j’hésite, ce proche ami de mes par­ents me fait remar­quer:
- Regarde celle-là, oui, celle qui est au fond de la salle! Elle récite une prière, elle a de beaux cheveux, elle ferait une excel­lent femme.
Et comme j’hésite encore, je suis pris de vitesse; me voici soudain mar­ié à Olof­so et déjà à mon côté se trou­vent Aplo et Luv, adolescents.

Pommes

Cette année, peu de pommes. Mamère sur­prise répète: “voilà trente ans que j’habite dans cette ferme et je n’ai jamais vu ça! Regarde, qua­tre coings, c’est tout ce que l’ar­bre a don­né”. Nous cueil­lons tout de même. Aplo sec­oue les branch­es, Luv et moi ramas­sons. Les pommes sont petites, dures, encore jaunes. La semaine dernière, je tombais sur une pho­to d’Ap­lo prise sous ce même pom­mi­er. Il est assis dans une caisse de bois. Seule sa tête et ses deux mains sont vis­i­bles. Le corps est dans la caisse. Aujour­d’hui, après avoir ramassé les pommes, nous sommes allés con­duire. Il manœu­vre la Toy­ota de Mamère, se gare entre deux bâtons plan­tés à l’orée de la forêt.

Local

Le car qui tra­verse le parc nation­al en direc­tion de Zernez est presque com­plet. La postière veut bien faire une excep­tion et nous ven­dre des bil­lets mais il faut que l’on sache qu’un voy­age en car d’une heure, par le col, ça se plan­i­fie et que dans tous les cas, il faut appel­er la veille pour réserv­er les bil­lets, surtout si l’on pré­tend charg­er des vélos. N’est-ce pas extra­or­di­naire? Mais oui, en effet, le car n’a plus que deux places disponibles. Je m’in­stalle à côté d’un bon­homme cor­pu­lent qui croise les bras sur son ven­tre. Aimable­ment, il se déplace afin que nous soyons réu­nis. Comme il trou­ve un siège deux rangées plus loin, j’en­tends la con­ver­sa­tion; d’ailleurs, toutes les con­ver­sa­tions s’en­ten­dent. Son nou­veau com­pagnon de voy­age est français. Aus­sitôt le dia­logue com­mencé, ce dernier déroule une série de faits his­toriques con­cer­nant la val­lée. L’autre se tait. Peu après, il se lève et rejoint un groupe assis près du con­duc­teur. De temps à autre, il fait un com­men­taire. “La par­tie basse de la route est en répa­ra­tion”. “Ce sont des motards autrichiens”. “Il en est tombé un mètre la veille de Noël”. “Ils pren­nent des risques, font des acci­dents et après il faut les trans­porter avec l’héli­cop­tère”. A la fin, il pré­cise: “il y a trente-deux ans que j’habite dans la val­lée”. Comme nous amorçons la descente de col, qua­tre chas­seurs mon­tent à bord du car. Faute de place, ils s’age­nouil­lent et posent leurs fusils en tra­vers de leurs jambes. Peu après, le traf­ic est arrêté: un motard autrichien est sor­ti de la route. 

Fortes maisons

L’autre vil­lage du val Müs­tair est à cinq kilo­mètres du cloître. Le chemin est abrupte. Nous fatiguons. Les roues tour­nent par à‑coups, les pneus flot­tent au pas­sage des bar­rières cana­di­ennes. Passé devant, je mar­que des paus­es. Instal­lé sur un banc ver­moulu qui sur­plombe les paysages, j’ai sous les yeux un pays antique. Deux dames se promè­nent. M’aperce­vant, elles lèvent leurs cannes. Dans les plis de l’herbe coulent des ruis­seaux d’eau claire. De loin, San­ta-Maria sem­ble tra­pu; en réal­ité, ses bâtiss­es sont de fortes mai­son de pierre. D’un jour à l’autre, il peut neiger. Lorsque nous rejoignons la route, une dernière pente nous attend. Elle mène au camp­ing. Juché sur la colline, enc­los dans une forêt de pins, il est en ter­rass­es. Il n’est pas seize heures, déjà le soleil a fui. Au guichet, per­son­ne. C’est la cou­tume: le pro­prié­taire recense les nou­veaux venus en fin de journée et encaisse les frais. Nous piquons la tente. Après la corvée, la bière. Nous buvons dans la cour d’une auberge où sont dis­posées des tables de gros bois. La som­melière porte le cos­tume tra­di­tion­nel, les touristes jouent les habitués; ils le sont peut-être, un tel coin ne se déniche pas aisé­ment, et puis les prix sont pro­hibitifs, le décor con­vient mieux à un retraité au compte en banque gar­ni qu’à un routard astu­cieux. Plus tard survient à une table voi­sine un cou­ple jeune. Ce cou­ple ne cor­re­spond à aucun des pro­fils que j’ai pu voir pen­dant nos qua­tre jours d’ex­cur­sion. Ni ran­don­neurs, ni cyclistes, ni con­tem­po­rains en vadrouille, ni con­duc­teurs de car­a­vanes. La fille porte les même lunettes que Loli­ta dans le film tiré du roman de Nabokov. Hautes et fumées, en forme de cœur. Si elle est jolie, je ne sais pas, mais elle a une grâce. Et du goût. Lorsqu’elle se lève, je remar­que ses pan­talons. Fuselés sur ses jambes, ter­minés de cour­tes franges, ils sont affriolants. Au moment de finir notre repas de chas­se, une tablée de messieurs bien en chair nous salue en français, en alle­mand, en suisse-alle­mand. Dans cette salle de restau­rant cos­sue et intime, cha­cun veut mon­tr­er son plaisir. Il fait nuit lorsque nous regagnons le camp­ing, mais il est tôt: dans la région, le ser­vice en cui­sine finit à vingt heures. En notre absence, le site s’est rem­pli de tentes et de car­a­vanes. Des feux brû­lent ici et là. Au-dessus de notre coin d’herbe, un Alle­mand et ses deux enfants. Le père ges­tic­ule, chap­er­onne, par­le pour tout le camp­ing. Il est ridicule. Mais aus­si, il est pénible. “Tu veux du lait? Du lait com­ment? Tu veux que je te fasse un lait chaud? Ulrich, viens ici! Jan, dit à ton frère… Je peux aus­si faire un cacao avec du lait froid si vous préférez? Ou alors, du lait tiède. Là, regarde, est-ce qu’il est assez tiède?” Et les goss­es, hauts comme trois pommes, emmi­tou­flés dans des doudounes, fix­ent les flammes, prêts à pren­dre feu. 

Val Müstair

Un sim­ple pan­neau plan­té sur la berge de la riv­ière Rom indique le pas­sage de la fron­tière et nous  voici à Müs­tair, dans un val suisse, vis­i­tant par­mi des cou­ples atten­tifs l’an­ci­enne abbaye des sœurs béné­dic­tine. Devant la tour car­rée et son hor­loge, les tombes. Éclairées par un grand soleil, elles se détachent sur le gazon réguli­er. La plu­part des pier­res com­por­tent les pho­togra­phies des défunts. Les prénoms rap­pel­lent l’époque déjà loin­taine du XIXème siè­cle: soeur Scholas­tique, frère Bap­tiste. Sous un tilleul, nous obser­vent qua­tre vieil­lards. Il sont assis sur un banc de bois verni qui encer­cle le tronc. Le ciel est limpi­de, l’air frais, les mon­tagnes gris­es, blanch­es, noires et nues. N’é­tait-ce le car postal qui débar­que des ran­don­neurs et une car­a­vane garée en con­tre­bas de l’éd­i­fice, on serait hors-temps.

Dieu

Une fois enlevé Dieu en tant que tétra­gramme (YHWH) ouvrant sur la pos­si­bil­ité des écri­t­ures du mys­tère qu’oc­cu­pent les reli­gions et sec­ondaire­ment les philoso­phies, il ne reste plus qu’une soci­olo­gie de la créa­ture en tant qu’être voué à la mort. Si les plus vail­lants peu­vent espér­er réin­tro­duire le stoï­cisme comme apolo­gie de la volon­té au sein du fatal­isme, il ne faut pas s’é­ton­ner que de manière générale les ensem­bles vivants privés de la pro­jec­tion de soi que per­met le con­fronta­tion au mys­tère ne dégénèrent et même agis­sent de façon à pré­cip­iter leur disparition.

Beauté

Mag­nifique val­lée sous les lacs de San­ta Valenti­na. Des vil­lages aco­quinés par­mi les mon­tic­ules d’herbe douce, de grands christs en bois qui ouvrent les bras, des tor­rents d’eau claire et des châteaux forter­ess­es. Cette étrangeté aus­si: nous sommes en Ital­ie et les habi­tants par­lent le suisse-alle­mand. Et cepen­dant, ce sont des Ital­iens. Ce côté fer­mé que l’on ren­con­tre près de Zernez, des gens que l’on salue et qui se ren­frog­nent, a dis­paru. Tout est souri­ant et dans le soleil, beau. Dans ces sim­ples vil­lages, une noblesse que notre monde ignore tout a fait.

Santa Valentina

A San­ta Valenti­na alla Muta, dans un décor de carte postale, au milieu des bleus et des verts, arrive au camp­ing un cou­ple à bord d’un mobil­home long comme un build­ing et blanc comme le nacre. Le mon­sieur saute de la cab­ine, aide la dame a descen­dre. Il ouvre la soute, déplie deux chais­es, tend un mag­a­zine à sa femme; celle-ci s’assied et se met à lire. Lui fixe une échelle sur la cab­ine. A l’aide d’un chif­fon et d’un spray, il net­toie un à un les mous­tiques écrasés sur le pare-brise. Quand madame a fini sa lec­ture, elle se place à dis­tance et lui indique les points à amélior­er. Le soir nous retrou­vons ce cou­ple et d’autres amis con­scien­cieux du voy­age à l’auberge où un vieux garçon nous sert le risotto.

En route pour Nauders

Nous pas­sons la fron­tière à Mar­ti­na. Ici, pas de restau­rant. Je véri­fie. Le bâti­ment qui flanque la douane autrichi­enne porte l’in­scrip­tion : PIZZERIA. L’ou­vri­er qui sort du kiosque des sou­venirs me précède, mais il marche lente­ment. Je le dou­ble sur le chemin de la pizze­ria. Arrivé devant la porte, j’hésite. Aimable­ment, il me laisse pass­er. J’en déduis qu’il va au restau­rant, que nous allons déje­uner avant de pass­er le col: je me trompe, à peine a‑t-il entrou­vert la porte qu’une bouf­fé de plâtre me saute au vis­age, c’est son chantier. Au kiosque nous achetons des gâteaux au noix et miel. Qu’il soit dit que c’est le meilleur gâteau aux noix et miel que j’ai mangé de ma vie. Une semaine après l’événe­ment, je finis de digérer.