Retour au camping de la centrale nucléaire. Un chat passe. Il sent ma présence à bord du van, s’immobilise, cherche. Renonce, poursuit. Dans les maisonnettes de plastique ondulé des familles invisibles. Garées sur des tapis vert gazon de petites voitures, près des W.C. une Mercedes noire contre une piscine hors-sol. En partie basse du van, sur la couchette, en vrac, les pièces du lit luxueux que j’ai acheté il y a dix ans à Fribourg, cent-quatre-vingt centimètres de large, une tête rembourrée et molletonnée, et les cartons d’archives récupérés dans a cave de Luv laquelle quitte Neuchâtel à la fin du mois la première partie de ses études universitaires finies : l’ensemble monte jusqu’au plafond, je dois ramper sur le dos pour atteindre les bières, me contorsionner pour aller dormir à l’étage, dans le toit ouvrant. Le lendemain matin, longue mise en ordre et travail de sécurisation du contenu avant de reprendre la route en direction des Pyrénées, huit heures de conduite. Arrivé à domicile, en sueur après avoir porté les morceaux du lit depuis la place du village et lutté pour les faire transiter par des portes trop petites, je trie les cartons et découvre des dizaines de manuscrits, de cahiers, de notes, de scénarios, de pièces, de correspondances oubliés.
Rucola
Boulanger qui me dit: “je vais vous faire un sandwich”. Il ne bouge pas. “En attendant, buvez tranquillement votre café!”. La table ronde, la table petite, la table à côté des Livres pour tous, une étagère dont les volumes n’ont pas changés depuis que je fréquente cette boulangerie sur la départementale de Montélimar, à La Coucourde, c’est à cette table que je m’installe. Et le boulanger est toujours là, qui sourit, ne bouge pas. J’ai 800 kilomètres de route devant moi, je bois un “café allongé” à Euros 1,90. Maintenant le boulanger a disparu. Baguette, pain, chausson, la femme sert les clients. A ceux qu’elle ne remet pas, elle demande: “vous avez un compte chez nous?”. Placardée sur le comptoir une affiche pour un concours de belote. La même que l’année dernière. J’ai fini mon café. A la femme du boulanger, je demande un autre allongé. “Vous le prenez ici?”. “Non, j’emporte.” Elle me tend un gobelet de carton, pose un couvercle. “Merci”. Le boulanger doit être en train de faire mon sandwich. “Tomate séchée, rucola, jambon cru?”, a‑t-il proposé. Il ne revient pas. J’attends. Suis-je pressé? Non. Et pourtant. Je pourrais attendre. Je le peux. Il me faut ce sandwich. Vite. Ou alors, je m’en fous. Mais ce n’est pas dans mon caractère. Sympathique cette attitude, ce calme, le boulanger, la départementale de La Coucourde. Mais la vie attend. J’attends. Sa femme va chercher le sandwich. Elle l’emballe. Le boulanger en coin, derrière le rideau de perles me sourit. Je sors. La femme souhaite une bonne journée. Ces gens sont formidables. Et le sandwich est bon (dans le quel je mords cinq cent kilomètres plus loin, aux alentours de l’Escaladieu, panneau routier qui chaque fois me fait penser à l’excellent José Cabannis).
Figures
Toujours m’a fasciné ce constat, moi qui ai l’habitude de voyager, qu’ici et là l’on retrouve, parfois à des années de distance, les mêmes figures au même endroit, parfois à quelques centimètres près et dans la même attitude. Ainsi pendant plus de quinze ans je ne manquais pas de vérifier, au pavillon 123 du Cha-Tu-Chak de Bangkok, assise comme en déesse liquide, le port altier, la chevelure longue, la figure dans le coin d’un stand d’étoffes d’une femme belle et muette. Ou encore, à Budapest, ce patron de bar soûlé, au service d’autres soulards, ancien chanteur de hard-rock (les posters de années de gloire sont au mur) ou enfin ce travesti de Vientiane serveur de riz, près du quai et tant d’autres, localisés, évoluant dans un espace sous-sidéral, circonscrit mais complet et suffisant — jusqu’au jour où l’on rejoint lieu et ils n’y sont plus.
Un fou
Changer de l’argent chez mon contact puis à pied dans le quartier sous-gare de Lausanne. Au passage, je veux visiter le cabine de téléphone remplie de livres gratuits quand s’y engouffre un passant serré dans un manteau à grand col. Il ferme la porte de verre. Que je rouvre en m’excusant : “vous permettez, je jette juste un œil aux titres?”. Effarouché ou peut-être seulement aimable, l’homme fait un pas en arrière, se campe sur le bord de la cabine, me fait signe comme pour dire “je vous en prie”. “Lire ou parler, ou parler ou rêver?” prononce-t-il. N’y comprenant rien, je réponds: “les deux…”, occupé que je suis à déchiffrer en vitesse, rangée par rangée, sur la foi des maisons d’édition, les livres gratuits de la cabine pour voir s’il s’y trouve des titres d’intérêt. “L’humanité est extraordinaire, brutalement égocentrique!”, poursuit l’homme. Le genre de phrases qui annonce parfois un échange de vues. Aussi fais-je, au hasard, une réponse sur le même ton vague. Offusqué, il reprend: “comment pouvez-vous…?”. Où je crois entendre qu’il s’étonne de cette technique qui consiste à photographier un paquet de livres pour voir ce qu’il contient (pratique qui remonte à l’époque de ma fréquentation assidue des bibliothèques de l’université). Il dit: “un parfait égocentrique comme vous!”. Toujours aussi concentré, je rétorque distraitement: “que cela ne vous empêche pas, regardez vous aussi!”. “Non, non, c’est vous l’égocentrique. Vous devez en raconter des choses autour de vous! Et là vous faites quoi? Que faites vous?”. Saisissant mal ce qu’il veut dire, pensant expliquer que j’identifie en quelques secondes les deux cent dos de volumes stockés dans la cabine, je fais: “je suis écrivain “.” “Oh ça, s’exclame l’homme, un écrivain de merde” Comme j’en ai fini, je lui tends la porte. Il recule: “Des histoires de merde racontées par un égocentrique” dit-il en reculant jusqu’à à l’arbre le plus proche, plus méfiant que s’il avait affaire à un pestiféré.
Territoire
Autour des squares de Bessenyei, revu ce dimanche, par un froid terrible, alors qu’il neige et gèle, errant au pied des façades d’immeubles, munie de deux baluchons attachés par des ficelles la clocharde qui l’été dernier se lavait à la fontaine, plongeait sous le buisson pour ses besoins, se coiffait en fixant les plaques métalliques des règlements de fitness du parc. Elle parle seule, devant elle, s’interrompt quand je la croise — reprend.
Budapest
Un croûte de vieille neige saisit les rues, les trottoirs, les cours. Dans les avenues s’écoule un trafic imperturbable, spectacle spectral pour qui est habitué aux villes nettes et lumineuses. Ce n’est pas le manteau blanc qui engloutit et fait briller au plus fort de l’hiver les capitales scandinaves, mais une grisaille lourde qui attache aux chaussures et aux pneus, met des bosses sur les perspectives, imbibent les et gonfle les façades. “A l’époque du régime communiste, ils ne prenaient même pas la peine de nettoyer”, dit Monpère. Désormais ce sont les concierges qui ont la tâche d’ouvrir des couloirs piétons dans la neige dure et l’on voit au pied des immeubles des êtres emmitouflés courber le dos sur une pelle de plastique pour gratter quelques mètres de bitume cloqué.
Achats
Quatre achats listés pour la Hongrie dont je viens de remplir mon sac à dos: 500 grammes de noix pelées cueillies dans un verger des bords du Balaton par le paysan, des cahiers d’écolier souples à feuilles blanches au prix de CHF 0,10 centimes l’unité (pour continuer l’écriture des Acta Urbana), des dates Nazila importées en douce d’Iran et un grattoir à dos en bois du Vietnam, importé du Vietnam, fabriqué au Vietnam et vendu par un couple de Vietnamiens qui ressemble à si méprendre à une sceptre royal mais sert seulement — c’est beaucoup — à se gratter.