Sympathie pour ces vieillards qui assis arrêtent de fonctionner. Jusque là, ils étaient dans le flux, bousculés. Voilà qu’ils rentrent en eux-mêmes, s’enfouissent, sont là et n’y sont pas.
Mois : novembre 2014
Fribourg
Je me réveille dans mon immeuble, ma chambre, mon lit. Oui, me dis-je avec angoisse, mais dans quelle ville? Je cherche son nom. A Fribourg, tu es à Fribourg. Or, cela ne me paraît pas évident. Y a‑t-il des preuves que je suis bien à Fribourg? Après tout, me dis-je, ce n’est marqué nulle part.
Box
Sur le bord de l’autoroute à la hauteur de Châtel-Saint-Denis, au milieu d’un pré à vaches, pose de témoins de construction à Pâques. Dès lors, à chaque passage, j’observe les progrès du chantier. Fin juin, le bâtiment est achevé. Le gabarit est important, l’effet désastreux. Je cherche quelle usine justifiait le déclassement de ce site.La semaine suivante, un calicot annonce: louez un box pour remisez vos choses.
Pharmacie générale
En pharmacie, la vendeuse à qui je demande de l’aspirine en poudre:
- Vous connaissez?
- Oui.
- Je vous mets tout de même en garde: pas plus de trois sachets par jour, ce produit fluidifie le sang.
Puis apercevant mon parapluie.
- N’allez pas vous blesser!
Et comme je sors:
- Attention à la porte!
Le jardin d’enfant pour tous: vous traversez hors du passage piéton, on vous mets en garde, vous buvez une bière de trop, on vous sermonne, vous sortez votre fils de l’école, on vous rappelle le règlement, vous n’avez pas la télévision, on vous rappelle que c’est obligatoire, qu’il faut donc payer quand bien même vous ne l’auriez pas…
Séparation
Il y a vingt-cinq ans, j’étais au buffet de la gare de Genève, infiniment triste. Mara était face à moi. Elle me quittait. Des buveurs aux faciès cramoisis s’aidaient de leur cravate pour amener à leurs lèvres le premier verre de vin de la journée. Il était 5h30. Lorsqu’une femme vous quitte, les conséquences sont tragiques, douloureuses. Mais lorsqu’on a vécu, profité, blessé, commis des erreurs, elles le sont moins. A l’âge mûr, la séparation est moins torturante. A vingt-cinq ans, parce qu’on ne voit pas le monde, on tombe dans le vide; à cinquante, on tombe dans le plein.
Signes
Dans le théâtre baroque, et typiquement dans une pièce telle que La vie est un songe de Calderón de la Barca, les préoccupations majeures sont théologiques et métaphysiques, avec un traitement privilégié du couple être-apparence sous l’angle du questionnement ontologique: “suis-je quelque chose ou ne suis-je rien? suis-je vivant ou suis-je mort?” Lorsque ce questionnement autour du statut se déplace sur le terrain de la société, il s’adresse à la fortune (l’argent, pas le destin) et au pouvoir: les signes que j’affecte sont-ils réels ou trompeurs? La dimension psychique du problème n’est pas abordée. Elle mériterait de l’être aujourd’hui, dans une société où la plupart des individus croient être le personnage qu’ils jouent. Consciemment ou non, nous travaillons en effet notre personnage sur le plan de l’apparence, finissant, à force d’y investir nos énergies, par devenir ce que nous croyons être (ou pour le dire autrement, par cesser d’être ce que nous sommes.) Vient à l’esprit l’habit, parangon de cette perversion: au XVIIème déjà son règne est complet, une grande partie des subterfuges narrés par Balthazar Gracián dans El Criticon (une histoire des faux-semblants) dépendant par exemple de l’habit comme moyen suffisant de tromperie. Aujourd’hui cela va plus loin: l’individu triomphe de la conscience de sa médiocrité en alignant ses pensées et ses gestes sur un personnage fantasmé. Et ce personnage, comme dans une pièce de théâtre qui durerait toute une vie, il met toute son énergie à l’incarner de son mieux. Surgit alors une problème évident. La rencontre — intellectuelle, amicale, amoureuse — étant tributaire des signes, c’est-à-dire de l’apparence, et celle-ci ne renvoyant qu’à elle-même, l’accès à l’être est coupé. Nous vivons ainsi sur un plan secondaire, dans le même état que ces anormaux que la norme stigmatise: drogués, alcooliques, fous.
Autodidacte
Dan le val de Conches, sur les berges du Rhône, assommés d’alcool, nous avions d’agréables discussions. Je défendais l’autodidacte. Ce bâtisseur d’idées. Il noue son filet sans considération pour la technique classique. Dès lors, il attrape d’autres poissons. Hier, je me remémorais cette défense de l’autodidacte comme je lisais ceci: la bibliothèque n’existe que dans l’esprit du lecteur.
Equilibre
Le désordre est mon élément. Le désordre seul permet de trouver son équilibre. Le désordre rassure. Dans le désordre, je ne doute jamais de pouvoir trouver mon équilibre. L’inverse m’effraie. Ce présent spectaculaire, faussement mouvant. Ce présent destiné à enfumer les esprits naïfs. Ce présent dont la superstructure est indestructible (pour quelques décennies encore). Ces jours qui acheminent vers une progrès illusoire. Ce présent ordonné. Cet ordre qui n’est qu’une gestion en batterie.