Mois : novembre 2014

Vieillards

Sym­pa­thie pour ces vieil­lards qui assis arrê­tent de fonc­tion­ner. Jusque là, ils étaient dans le flux, bous­culés. Voilà qu’ils ren­trent en eux-mêmes, s’en­fouis­sent, sont là et n’y sont pas.

Craintes

Sol­lic­i­tant un ami, s’il tarde à répon­dre, j’en déduis aus­sitôt qu’il m’en veut. Cette crainte est peut-être imputable aux con­tra­dic­tions man­i­festes poussées devant soi afin d’éprou­ver le poids du monde: elles pla­cent l’imag­i­naire en attente de ripostes.

Cabanes

Deleuze par­le sem­ble-t-il d’une devenir-ani­mal des hommes qui s’in­stal­lent dans les cabanes ou rêvent de le faire. C’est le con­traire. Devenir-homme. La vie au sens niet­zschéen. Deleuze sur les cabanes, une pro­jec­tion de citadin.

Fribourg

Je me réveille dans mon immeu­ble, ma cham­bre, mon lit. Oui, me dis-je avec angoisse, mais dans quelle ville? Je cherche son nom. A Fri­bourg, tu es à Fri­bourg. Or, cela ne me paraît pas évi­dent. Y a‑t-il des preuves que je suis bien à Fri­bourg? Après tout, me dis-je, ce n’est mar­qué nulle part.

Box

Sur le bord de l’au­toroute à la hau­teur de Châ­tel-Saint-Denis, au milieu d’un pré à vach­es, pose de témoins de con­struc­tion à Pâques. Dès lors, à chaque pas­sage, j’ob­serve les pro­grès du chantier. Fin juin, le bâti­ment est achevé. Le gabar­it est impor­tant, l’ef­fet désas­treux. Je cherche quelle usine  jus­ti­fi­ait le déclasse­ment de ce site.La semaine suiv­ante, un cal­i­cot annonce: louez un box pour remisez vos choses.

Pharmacie générale

En phar­ma­cie, la vendeuse à qui je demande de l’aspirine en poudre:
- Vous con­nais­sez?
- Oui.
- Je vous mets tout de même en garde: pas plus de trois sachets par jour, ce pro­duit flu­id­i­fie le sang.
Puis aperce­vant mon para­pluie.
- N’allez pas vous bless­er!
Et comme je sors:
- Atten­tion à la porte!
Le jardin d’en­fant pour tous: vous tra­versez hors du pas­sage pié­ton, on vous mets en garde, vous buvez une bière de trop, on vous ser­monne, vous sortez votre fils de l’é­cole, on vous rap­pelle le règle­ment, vous n’avez pas la télévi­sion, on vous rap­pelle que c’est oblig­a­toire, qu’il faut donc pay­er quand bien même vous ne l’au­riez pas…

Séparation

Il y a vingt-cinq ans, j’é­tais au buf­fet de la gare de Genève, infin­i­ment triste. Mara était face à moi. Elle me quit­tait. Des buveurs aux faciès cramoi­sis s’aidaient de leur cra­vate pour amen­er à leurs lèvres le pre­mier verre de vin de la journée. Il était 5h30. Lorsqu’une femme vous quitte, les con­séquences sont trag­iques, douloureuses. Mais lorsqu’on a vécu, prof­ité, blessé, com­mis des erreurs, elles le sont moins. A l’âge mûr, la sépa­ra­tion est moins tor­tu­rante. A vingt-cinq ans, parce qu’on ne voit pas le monde, on tombe dans le vide; à cinquante, on tombe dans le plein.

Signes

Dans le théâtre baroque, et typ­ique­ment dans une pièce telle que La vie est un songe de Calderón de la Bar­ca, les préoc­cu­pa­tions majeures sont théologiques et méta­physiques, avec un traite­ment priv­ilégié du cou­ple être-apparence sous l’an­gle du ques­tion­nement ontologique: “suis-je quelque chose ou ne suis-je rien? suis-je vivant ou suis-je mort?” Lorsque ce ques­tion­nement autour du statut  se déplace sur le ter­rain de la société, il s’adresse à la for­tune (l’ar­gent, pas le des­tin) et au pou­voir: les signes que j’af­fecte sont-ils réels ou trompeurs? La dimen­sion psy­chique du prob­lème n’est pas abor­dée. Elle mérit­erait de l’être aujour­d’hui, dans une société où la plu­part des indi­vidus croient être le per­son­nage qu’ils jouent. Con­sciem­ment ou non, nous tra­vail­lons en effet notre per­son­nage sur le plan de l’ap­parence, finis­sant, à force d’y inve­stir nos éner­gies, par devenir ce que nous croyons être (ou pour le dire autrement, par cess­er d’être ce que nous sommes.) Vient à l’e­sprit l’habit, parangon de cette per­ver­sion: au XVI­Ième déjà son règne est com­plet, une grande par­tie des sub­terfuges nar­rés par Balt­haz­ar Gracián dans El Criti­con (une his­toire des faux-sem­blants) dépen­dant par exem­ple de l’habit comme moyen suff­isant de tromperie. Aujour­d’hui cela va plus loin: l’in­di­vidu tri­om­phe de la con­science de sa médi­ocrité en alig­nant ses pen­sées et ses gestes sur un per­son­nage fan­tas­mé. Et ce per­son­nage, comme dans une pièce de théâtre qui dur­erait toute une vie, il met toute son énergie à l’in­car­n­er de son mieux. Sur­git alors une prob­lème évi­dent. La ren­con­tre — intel­lectuelle, ami­cale, amoureuse — étant trib­u­taire des signes, c’est-à-dire de l’ap­parence, et celle-ci ne ren­voy­ant qu’à elle-même, l’ac­cès à l’être est coupé. Nous vivons ain­si sur un plan sec­ondaire, dans le même état que ces anor­maux que la norme stig­ma­tise: drogués, alcooliques, fous.

Autodidacte

Dan le val de Conch­es, sur les berges du Rhône, assom­més d’al­cool, nous avions d’a­gréables dis­cus­sions. Je défendais l’au­to­di­dacte. Ce bâtis­seur d’idées. Il noue son filet sans con­sid­éra­tion pour la tech­nique clas­sique. Dès lors, il attrape d’autres pois­sons. Hier, je me remé­morais cette défense de l’au­to­di­dacte comme je lisais ceci: la bib­lio­thèque n’ex­iste que dans l’e­sprit du lecteur.

Equilibre

Le désor­dre est mon élé­ment. Le désor­dre seul per­met de trou­ver son équili­bre. Le désor­dre ras­sure. Dans le désor­dre, je ne doute jamais de pou­voir trou­ver mon équili­bre. L’in­verse m’ef­fraie. Ce présent spec­tac­u­laire, fausse­ment mou­vant. Ce présent des­tiné à enfumer les esprits naïfs. Ce présent dont la super­struc­ture est inde­struc­tible (pour quelques décen­nies encore). Ces jours qui achem­i­nent vers une pro­grès illu­soire. Ce présent ordon­né. Cet ordre qui n’est qu’une ges­tion en batterie.