Quelques semaines après le tsunami qui a touché les côtes pacifiques en 2004, je voyais dans un kiosque de Genève une photographie de la vague roulant en direction de Surfer’s Paradis, une ville du Queensland, aux environs de Brisbane, photographie à ce point ahurissante que j’étais persuadé qu’il s’agissait d’un montage jusqu’à ce que le tenancier m’explique qu’elle avait été prise par un de ses amis australiens. J’ai ensuite vu une vidéo montrant la vague au moment où elle se dirigeait vers l’île thaïlandaise de Koh Pi Pi. La vague est à un kilomètre de la plage; on y voit des gens s’enfuir en hurlant, mais on voit surtout des gens fixer le large et qui ne bougent pas, parce qu’ils ne croient pas ce qu’ils voient.
Mois : octobre 2013
Théâtre
Une cliente me joint au téléphone. Elle veut savoir si j’ai distribué ses flyers. Quand avez-vous fait votre première tournée? Il y en avait deux, n’est-ce pas? Quand? Elle veut me prendre en défaut, en vain: je suis sérieux dans mon travail. Elle marque une silence, puis hausse le ton. Je comprends alors qu’elle faisait diversion: ce qu’elle voulait me dire c’est que les affiches qu’elle a envoyées lui sont revenues, que son spectacle va à l’échec, que c’est une catastrophe! Elle est furieuse, c’est de ma faute, d’ailleurs jamais elle n’aurait dû me faire confiance, on ne peut pas travailler avec des personnes dans mon genre, de plus, fatiguée comme elle est, avec tout de travail des répétition, vous vous rendez compte, je prépare mes dix affiches pendant une demi-journée, vais à la poste entre deux rendez-vous avec les artistes et une semaine après, c’est le comble, mon paquet me revient.
- Oui, seulement je n’ai reçu aucun avis de retrait de colis.
- Je vérifierai me dit-elle, mais si vous mentez, c’est un peu fort!
Et la litanie des reproches recommence… Dans toute cette hystérie, une vraie question : pourquoi, ne recevant pas ses affiches ne les ais-je pas réclamer? C’est habituellement ce que je fais. Parce que la façon dont cette femme de théâtre s’exprime donne à croire qu’elle joue et, inconsciemment, j’ai dû émettre un doute quant au sérieux de sa demande.
Amitié
L’amitié est la condition de l’exercice de la pensée. Sans la pensée, pas de présence, pas de personnalité, pas d’exercice de l’amitié. Il faut avoir des amis, les défendre et les garder avec soi pour les moments de solitude. Rien de plus effrayant que cette fausse amitié que nous vendent les marchands, de plus malsain que la dilution du singulier dans les réseaux. L’échange intempestif de signaux est une solitude augmentée.
Terrorisme
La critique devient crise lorsque la liberté d’expression qu’elle véhicule n’est plus admise par ceux qui en sont, de droit, les gardiens. Immédiatement, le pouvoir s’arroge le monopole de la vérité, ce qui veut dire qu’il ment. Pour cacher ce mensonge derrière la nécessité, il doit déclarer la guerre. Comme personne ne veut la faire, il invente le terrorisme.
Art
A la cantine de l’université Miséricorde, un jeune étudiant en économie juge en quelques mots, sur un ton comique et péremptoire, le marasme des Français. J’ai entendu, je ris. Il met sa main sur la bouche, me regarde gêné. Je n’aurai pu mieux dire. Ou plutôt, j’ai perdu la faculté de dire sur ce ton, d’associer spontanément des phrases qui, sans être fausses, débordent la pensée. Ce qu’il convient d’appeler la faconde est d’ailleurs un trait de caractère de la bêtise ou de la présomption chez l’adulte formé au dialogue : cet étudiant n’est que primesautier. Or, quelques heures plus tard, à l’entraînement de boxe, l’occasion m’est donnée de voir la portée d’un telle attitude. Ouvriers, adolescents, policiers, et voyous qui intègrent le groupe, sont aussi coriaces que réservés. Depuis peu, s’y ajoute un personnage amateur de bons mots, jamais en défaut de répartie. Aussitôt, il a ses amis. Et qu’il se fatigue plus vite que les autres boxeurs, reprenne son souffle à l’écart, évite certains exercices, il est excusé. Je dirais même que personne ne le voit: sa faconde lui sert de viatique.