Chez les Thaïs, dans le peuple, sentiment que la vie privée n’existe pas. Les rapports ont lieu par et dans le travail — lequel ne cesse ni ne commence.
Mois : février 2011
Révoltes en Egypte. Les châines câblées d’information en continu n’ont ni images ni informations. Cependant, elles ne cessent d’informer. Sur une chaîne on peut voir une image d’aujourd’hui avec un commentaire de la veille, sur l’autre une image de la veille avec un commentaire d’aujourd’hui. Simultanément, un animateur déclare “au 13ème jour de la révolte”, un autre “au 14ème jour de la révolte”. Il faut ajouter les phrases qui défilent sur le prompteur placé en bas d’écran. Elles défilent sans ordre de sorte que des nouvelles anciennes précèdent parfois des nouvelle récentes, causes et conséquences se trouvant ainsi inversées.
Luang Prabamg — ville-vitrine, charme organisé, mais le site est beau: l’ancien quartier est bâti sur un promontoire entre deux fleuves, le Mékong et la Nam Khan. Le couvre-feu est à minuit. A une heure du matin, nous pédalons avec Jeremy et Abraham derrière un laotien qui nous guide à moto vers une banlieue où il connaît, dit-il, une discothèque clandestine.
Deux journées de navigation sur le Mékong laotien de Hua Xai à Luang Prabamg. Cette opération touristique, à première vue rébarbative (transport en groupe pour se rendre à la jetée, récolte des passeports, montagnes de valises) tourne à la fête. Midi à peine, les voyageurs ouvrent du rhum, de la vodka, du whyskie, distribuent des verres, pilent de la glace. Au fond de l’embarcation, en bois et plate, ouverte sur le fleuve, une dame vend de la bière, des soupes, du café. Très vite, les conversations se prolongent vers la proue, dans toutes les langues, les places sont échangées, on se sert la main, on se prête des livres, on raconte sa route, on montre ses photos. Et bientôt, les éléphants qui déplacent des grumes sur la berge, les pêcheurs qui tendent leurs filets, les lavandières, le passage des rapides, les rochers noirs, les villages perchés, les haltes, tout devient irréel. Hormis deux polonaises de Londres qui mitraillent avec des appareils à téléobjectif, personen ne semble remarquer les éléphants — ce qui me frappe et m’amène à me dire, mentalement “enfin quoi, ce sont de vrais éléphants, qui travaillent à coups de trompe…”. De fait, les bateaux et les bus représentent l’occasion pour le routard de s’occuper de soi. Il se laisse-aller. Prend pendant quelques heures des libertés envers son devoir de voyageur. Ainsi des anglaises dorment affalées sur le pont, les chiliens de Brisbane expliquent les inondations de décembre, une québecquoise parle de sa dépression, un colombien chef de cuisine de son tour du monde culinaire. Deux américains mènent la danse, Abraham et Jeremy. Il sont professeurs en Corée. L’un est noir et si gros que le bâteau (50 mètres) tangue lorsqu’il va se ravitailler en bière, l’autre, chaussé de lunettes à montures vertes est un bouffon plein d’esprit. Les heures passent et lorsque vient notre tour d’offrir une tournée, je contate que nous sommes sans le sou faute d’avoir fait du change. Des hollandais qui parcourent le Laos et le Vietnam à vélo (lui 72 ans, elle 68) nous font une avance. A Pak Bemg, la ville étape, un allemand nous évite le vol de nos bagages. Ces touristes qui débarquent en une fois sont le seul revenu de la journée. Sensation désagréable. Gala part devant pour trouver une chambre, je n’ai plus qu’à essuyer des refus polis et à transporter ses deux valises. Le lendemain, reour au fleuve, ce qui ne va pas sans nervosité, personne ne connaissant l’heure départ du bateau. Les groupes se reforment, sur le quai les indigènes vont pourvoir faire leurs comptes jusqu’à l’arrivée du bateau suivant, le soir (je suppose). Huit heures plus tard, Luang Prabamg est en vue. Toujours désargentés, nous sommes obligés de suivre le couple hollandais.
Nu, les culottes aux chevilles, j’écris sur un petit bureau. La locataire de l’appartement me découvre. Elle est gênée. J’essaie d’expliquer ma présence. J’attends mon frère, lui dis-je; il sortira de cette chambre. Et je désigne une porte. Mais la suite des événements me donne tort. Une clef tourne dans la serrure. C’est, M. le chef du département de philosophie. Il est accompagné de sa femme. Je m’avance. Je déséquilibre un porte-parapluie en forme de pied d’éléphant. Tandis que je le rattrape, le philosophe et sa femme entrent dans le salon. Je leur tends la main avec un aplomb forcé. La femme m’attire et m’embrasse. Je ne la connais pas, mais, “voilà qui est fait”, dit-elle. M., à qui je tends la main, la serre machinalement. Je m’excuse: “je suis le voisin, votre voisin… vous comprenez?” Je me précipite dans le vestibule, je veux quitter leur appartement. Or il y a deux portes. La première donne sur une cage d’escalier où l’on voit plusieurs portes d’appartement. La seconde sur une cage d’escalier identique, avec ses portes. D’un côté ni de l’autre je ne reconnais la porte de mon appartement. Je soupire et cherche que faire. M. s’approche et me donne une tape dans le dos. Je donnerai bientôt un séminaire sur la décision, me dit-il.