Quand bien même on en changerait tout le temps, il est important de faire des projets. Certains, plus essentiels que d’autres, ressurgissent lorsque l’on a enfin les moyens de les réaliser et l’on est alors tout heureux d’être rattrapé par son bonheur.
Amusement
Les adultes s’amusent avec les enfants comme des enfants. Je ne dis pas “ils amusent les enfants” mais bel et bien “ils s’amusent”. Ce qui me laisse interdit. Que l’on ait soudain l’envie de faire le pitre, je comprends: échapper à la pesanteur soulage. Mais que cela dure et se répète? Que l’on y prenne un long plaisir?
Initiation
Ce qui par-delà le temps et le lieu relie les initiés. Religion sans Dieu. Religion des intériorités. Culte ouvert aux voix qui se sont épuisées et demeurent. Quand l’homme atteint par la recherche, la fidélité à soi, la foi qui permet — non sans mal — de devenir ce qu’on est, alors il est justifié et marque le plein (au présent) comme le vide (après disparition).
Netfilms
Films-machines fabriqués par des cerveaux industriels qu’agglomère l’argent. Répétition, ennui, escroquerie. Cependant, qui ne s’y laisse prendre? Puis se dégoûte. Les meilleurs écrivains souterrains ont maudit (après soumission) ce régime de la culture financière : Bukowski à l’époque où Madonna et Sean Penn lui passent commandent d’un scénario (le livre Hollywood), plus tôt dans le siècle John Fante et Henry Miller aux prises avec Le cauchemar climatisé. Que des écrivailleurs acceptent de se transformer en bots pour garnir les comptes en banque, faute d’alternative cela se comprend, mais que des auteurs et des réalisateurs succombent au mirage! Prenons Iñarritu, ce magnifique réalisateur. L’année où il est contracté par la firme Hollywood, il signe Le revenant, un long-métrage sans intérêt, une aventure kitsch pour gosses obèses nourris au pop-corn. Avant, des chefs d’œuvres: Biutiful (sur la pègre gitane de Barcelone) ou encore l’admirable Birdman (digne d’un Cassevetes, d’un Bogdanovitch). Soudain ce produit de supermarché, Le Revenant.
Guggenheim 2
L’hiver 2017, après avoir remonté la portion sud de Central Park, je me faisais une joie de montrer le Guggenheim de New-York à Luv. Dans le grand hall circulaire, je m’aperçois que je n’ai jamais aimé ce musée. Que si l’on peut vanter la prouesse architecturale, jamais le bâtiment n’aurait dû servir à exposer des œuvres. Je n’en dis rien, paie une fortune nos billets et nous commençons de gravir les couloirs sinusoïdaux. Je m’entends dire: “continuons, ça doit être l’exposition temporaire”. Mais non, toutes les galeries de l’escargot exposent ce jour-là une seule artiste, une Américaine amateur de cercles, de carrés et de bâtons dans la plus tradition expérimentale de l’art abstrait naissant (début XXème). Ce n’est que parvenus en haut de l’édifice — pour moi dépité — que nous découvrons, accrochée au fond d’une salle obscure, une toile de l’artiste alors adolescente, une nature morte qui prouve qu’elle sait dessiner.
Guggenheim
A l’entrée du musée, je pousse la famille: “allez devant, je connais déjà !”. Le temps passe, mes têtes blondes, ma femme (qui n’est pas Gala mais X.) ne reviennent pas. J’ attrape le vélo, fend les groupes assemblés devant les œuvres, monte dans les étages, aperçois devant une toile l’écrivain OT, le crâne chauve, la peau malade, l’air d’un batracien. Et redescends et recommence. Pas trace des miens. A la troisième tentative, je vais jusqu’au grenier du musée. Assis derrière son bureau, un psychanalyste explique d’un air navré à l’écrivain OT: “ils ne vous ont rien laissé”. Je demande: “Avez-vous vu ma famille?”. Le psychanalyste désinvolte: “partis”. Je demande : “… quand?”. Avec la même désinvolture : “Oh, il y a déjà plus d’une heure!”.