Bruit

Que toutes les idées bril­lantes des gens bril­lants parce qu’elles sont incom­pris­es ou mal com­pris­es diri­gent le monde vers un des­tin incertain.

Direction Petén

Vol pour Flo­res. Notre bil­let lim­ite le poids du bagage à 4 kilos. Nos noms sont appelés. Avant de me ren­dre au comp­toir, je sors de mon sac ce qui l’alour­dit: sac de câbles, ordi­na­teur, pro­duits de toi­lettes. Sur la bal­ance, il pèse encore 14 kg. L’employé: “retirez tout ce qui dépasse le poids autorisé et revenez me voir!”. Chose faite, mon sac pèse les 4 kilos régle­men­taire. Aplo procède de même, il passe le con­trôle. Soulagé, il con­state alors : “voilà quelqu’un qui respecte la lib­erté des individus!”.

Clivage

S’adapter avec énergie et dés­espoir, tant l’évo­lu­tion du mod­èle est rapi­de, à la société sur­mod­erne s’ap­par­ente à une expéri­ence de voy­age hors du corps avec pour effet la trans­for­ma­tion bru­tale et con­tin­ue des repères. Cet exer­ci­ce auquel sont désor­mais rom­pus les Occi­den­taux mon­tre, sous­trac­tion faite des indi­vidus qui y per­dent la vie, le plus sou­vent perte psy­chique mais depuis l’avène­ment du marché des drogues de syn­thèse égale­ment physique, l’ex­trême élas­tic­ité des indi­vidus que nous sommes, rationnal­isés par des siè­cles d’é­d­u­ca­tion volon­tariste. Cepen­dant que les peu­ples à vecteur lent, c’est à dire l’essen­tiel de l’hu­man­ité, tra­vail­lent corps et esprit aus­si peu qu’ils le peu­vent, occupés seule­ment à pro­longer l’é­tat de vie et ne se soucient nulle­ment de nos prouess­es qu’ils con­sid­ér­eraient à juste titre, s’ils les com­pre­naient, de folie. 

Capitale ancienne

Nuit à Antigua dans des rues ven­teuses. Les locaux dressent le col, les touristes se réfugient dans les patios des hacien­das pour manger des Puya­zos (tranch­es de boeuf). Hormis les archi­tec­tures colo­niales et l’ur­ban­isme préservé que cha­cun imag­ine fidèle à ce qu’é­taient, au temps de la ruée vers l’or, les instal­la­tions des Espag­nols, c’est surtout le marché, pro­fond, velu, rem­pli de can­tines pop­u­laires, de phar­ma­cies troglodytes et d’ate­liers de cou­ture qui mérite la visite. 

Montres

Aplo s’ar­rête à chaque stand de mon­tres, vraies ou fausse, essaie, com­mente, demande les prix. Virus trans­mis. Même si, après tant d’an­nées, ma curiosité faib­lit. Séparé­ment, il emporte trois livres pour ce voy­age dont il dira, sur le point de remon­ter dans l’avion pour la Suisse: “je savais que je ne les lirai pas, c’é­tait pour me don­ner bonne con­science”. De mon côté, chaque semaine je rêve que je décou­vre des libraires d’an­ciens aux étagères rem­plies de bons vol­umes, touchant le papi­er des cou­ver­tures, effeuil­lant les pages, goû­tant ce que je vais lire, heureux de dénich­er des inédits aus­si promet­teurs (preuve que cette expéri­ence, encore courante il y a quelques années, devient rare).

Solóla

Aplo devait décou­vrir le lac aux vol­cans d’Ati­tlán. De Solo­la, nous plon­geons vers les berges de Panacha­cel, l’un des faubourgs pacotille les plus touris­tiques du Guatemala, d’abord pour les vacanciers de la cap­i­tale. Sur les sables gris des indi­ennes en cos­tume (qu’elles por­tent habituelle­ment) mélan­gent des Ceviche, pressent des cit­rons-man­darines, gril­lent des épis de maïs. Retour au Makani où j’ai passé de bonnes soirées l’an dernier avec ce Russe de Sibérie redresseur de guest-hous­es. A ma grande honte, je ne remets pas l’employé, un Indi­en tra­pu (ils le sont tous, il l’est encore plus) qui le lende­main de notre instal­la­tion se rap­pelle à mon sou­venir : « je suis Edgar », un type dont Aplo dira : il est extrême­ment gen­til. C’est juste. Nous autres qui nous avons per­du ce réflexe d’aide spon­tanée, de bonne volon­té, de regard porté sur l’autre, regard sans appréhen­sion ni attente. En mat­inée, départ à bord d’une « lan­cha », sorte de bateau-bus pour les villes et vil­lages du pour­tour du lac, et je fais l’er­reur (la petite dame du petit bar de Quet­zal­te­nan­go m’a induite en erreur) de retourn­er à Pedro de Lagu­na, ce vil­lage étagé, à demi-israélien, pleine­ment hip­pie et fréquen­té par le monde des imbé­ciles, blancs-becs sor­tis des guides pour faux aven­turi­ers qui vien­nent manger, boire, hurler et vomir.

Quetzaltenango 2

Dans un petit bar au-dessous du niveau de la rue une petite dame fan d’Ozzy Osborne. Elle passe No More Tears, sert du Rhum à Arto, me sert des Gal­lo, je lui par­le de la mort dans un acci­dent d’avion du pre­mier gui­tariste, de Zack Wylde et de Tony Iom­mi et de la tournée d’Ozzy en Union Sovié­tique. Plus tard Aplo passe du Michel Ponar­eff, moi du Richard Ashcroft. Dans la nuit, tacos sur un stand de rue enfumé avec une mère et son fils, elle âgée, lui âgé, tous deux ivres buvant de l’al­cool fort dans un sac papi­er, le fils s’ex­p­ri­mant ain­si: “la place que tu aperçois ici est un ves­tige de notre révo­lu­tion mais il faut bien com­pren­dre que la munic­i­pal­ité dans un con­texte his­torique de renais­sance du nation­al­isme post-colom­bi­en engage une poli­tique de con­ser­va­tion qui…” tan­dis que la mère qui dévisse de la chaise me jette des clins d’œil pour dire: “vois comme mon fils est intelligent!”.

Langue

Fasciné par l’ig­no­rance de ce régime de parole que l’on nomme con­ver­sa­tion, dis­cus­sion, échange. Dans la cour, et du matin au soir, ce ne sont que cris, injec­tions, appels, onomatopées.

Quetzaltenango

L’hô­tel n’a plus de cham­bre, il pro­pose un apparte­ment Plaza de Sur Améri­ca. Cui­sine, salon, deux salles de bains et qua­tre pièces, le tout à la tem­péra­ture d’un congélateur.

Volcans 2

Mon­tée vers Colom­ba, inter­minable. De part et d’autre, le ravin. Cher­chant le ciel, la jun­gle. Elle pousse le long des parois, allonge ses branch­es, appuie sur les câbles élec­triques, fait tun­nel. La route est coulée dans la trace que des bull­doz­ers ont pra­tiquée au flanc de la mon­tagne. Pour attrap­er un peu de lumière, Il faut lever les yeux. Les pas­sagers bal­an­cent de gauche de droite. Par endroit l’on aperçoit les habi­tants du vol­can. Ils dressent la tête hors de maisons étroites et ver­ti­cales calées sur des exca­va­tions. De maisons ser­ties en terre. Nous con­tin­uons de mon­ter pour attein­dre une église verte trô­nant sur une place his­panique. L’or­age éclate. Le chauf­feur tire le frein à main. Une par­tie des familles descend. Balu­chons en équili­bre sur la tête, les femmes emprun­tent des rues droite comme des murs, elles plient et grimpent. Enfin nous rejoignons le cratère et c’est une ville de maisons bass­es, gris­es, mul­ti­col­ores, bardées de slo­gans qui entourent un cimetière de catafalques gris, blancs et mul­ti­col­ores, à capi­tons, à colonnes.