Et quand je rentre, l’oeil glauque, les jambes cotonneuses, ma femme se promène dans le jardin avec une bouteille de Champagne et un plat de foie gras, me retourne, embarque les enfants, nous pousse chez le voisin — lui et d’autres dévoués ont rechargé la batterie de sa voiture dont elle a laissé les phares allumés. Elle distribue les carottes à éplucher, rempli des bols de cacahouètes, renverse le poulet, hâche la coriandre, exige d’un breton qu’il débouche le vin. Il fait nuit dans le village, la pluie martèle sur les toits, la fatigue pèse, c’est lundi.
Elle n’osait pas me dire, elle est enceinte. Est-ce que je suis content? Bien sûr que je suis content. Quand on est content et convaincu que c’est ce qui pouvait arriver de mieux, ce contentement doit-il vous remplir comme un sentiment fort? Certainement. Il ne le fait pas. C’est que je suis content pour elle, or c’est le contement mutuel, la satisfaction des égoïsmes respectifs qui emplit le corps propre de chaleur. Contentement moral alors? J’aurais souhaité tout autre chose. Quand tout autre chose est impossible, il faut aller au mieux.
Les motos chinoises sont arrivées. La poste privée assure les avoir livrées. Nous n’en avons pas trace. La poste:
- Notre coursier a une signature.
On me dit le nom de celui qui a signé. C’est mon collègue.
- Tu aurais signé comme ça, sans réfléchir?
Il ne sait pas. Pas de motos. Elles sont payées. Elles ont quitté la Chine. Elles sont arrivées en Suisse. Elles ne sont nulle part. Le lendemain, mon collègue:
- J’en ai cauchemardé toute la nuit.
- Ils vont rappeler, ils cherchent, lui dis-je.