Je cherche des sta­tis­tiques étab­lis­sant qu’il y exode des class­es bour­geois­es du cen­tre de la ville de Genève vers les com­munes périphériques. Il n’y en a pas. Phénomène évi­dent, con­nu de tous. Et rien dans la presse, rien sur la toile. On le con­state, on le dit, mais on ne l’écrit pas.

L’en­tre­tien infi­ni de Mau­rice Blan­chot. J’ai lu quelques phras­es. Sidéré, j’ai lu une page, puis une autre et une autre, plus loin, pour voir. J’ai refer­mé le livre et relu le titre, L’en­tre­tien infi­ni. Dans le jardin, j’ai lu une page à D.
- Attends, j’en lis une autre.
Elle a fron­cé.
- Tu crois que c’est pos­si­ble?
Ridicule, bête, incom­préhen­si­ble.
Ridicule.
Le livre a traîné dans la salle de bains avec les servi­ettes mouil­lées. Je venais de l’a­cheter, c’é­tait pour le prix. Puis je l’ai jeté.

Je l’ai vu à la gare et il était vieux, vieux comme je ne l’avais jamais vu. Pas mangé depuis deux jours, il n’a plus de dents. A la cui­sine, il y avait une boîte de tomates. J’ai dû enlever les draps. Il s’est cassé une côte, il ne fume sa pipe que vers qua­tre heures, il a mal.
Il a va mourir.
Oui.

Le maçon coule la chape, se félicite, “oh, ça, le mélange est dosé, il est bien gras” C’est un homme menu et fort aux bras tatoués, ancien pris­on­nier., l’ac­cent du voy­ou dans les films de Gabin. Le soir, quand je ren­tre, il a posé le car­relage. Un coup d’oeil suf­fit: tout est de tra­vers, rien n’est plat. Je prends mon temps. Il ne faut pas vex­er.
- Vous êtes sûr que c’est plat?
- Et com­ment! Tenez, venez voir!
Il pose le niveau d’eau sur deux car­reaux.
- Là.
C’est de tra­vers, pas plat.
- Et avec la règle de maçon?
- Oh ben ça, si vous voulez!
Il pose la règle de trois mètres. Il y a un cen­timètre de dif­férence, autant dire une pente.
Pour achev­er de me con­va­in­cre il pose le niveau d’eau sur la règle de maçon.
- Là, pour­tant, c’est bien droit.
Je sors dans le jardin, je me change, je reviens. Par étapes je luis fais com­pren­dre qu’il va fal­loir démon­ter. Les car­reaux neufs passent à la poubelle. Il a tra­vail­lé deux jours, il défait son tra­vail.
Il est désolé (oh, ça, je suis embêté, je suis vrai­ment désolé…”), mais:
- Je m’en vais vous refaire ça.
C’est hors de ques­tion.
J’ap­pelle mes con­tacts, je fais venir un car­releur.
- Nous allons demandé l’avis d’un spé­cial­iste, c’est un prob­lème tech­nique.
Arrive un autre petit homme, nez aquilin, face rougeaude. Il tire sur son bout de cig­a­re.
- Vous aviez déjà fait des car­relages?
- Ma foi…
- Bon, faut tout démon­ter.
Le lende­main, dès sept heures, le marteau piqueur est en bran­le. Le maçon casse sa chape bien dosée. Et sue, et souf­fle, et vac­ille. La pous­sière est énorme.
De l0’escalier je crie “ça va Mon­sieur Thamez?”
- Pour ça, je vous avais dit, il est bien dosé.
Et il détru­it ce qui est neuf, ce que j’ai payé, et le car­releur revient, me tend une liste. Il lui faut une poche de sable et des sacs de ciment. Il s’en va. Je télé­phone. J’ap­prends que la poche de sable pèse 1500 kilos. Il est dix heures, le mag­a­sin ferme à 12h00, pas de livrai­son à la veille d’un long week-end. Je cherche un camion, je le trou­ve. Là-dessus, j’ap­prends qu’à 800 kilo­mètres du chantier, l’ar­gent qui doit me revenir pour pay­er ces petits hommes, et deux car­relages et deux chapes, vient d’être blo­qué par la mairie.

Le plaquiste turc qui s’oc­cupe d’un chantier dans la mai­son apprend que j’écris.
- Des livres?
Il n’est pas con­va­in­cu. Je l’emmène à l’ate­lier, lui mon­tre des livres. Il aperçoit l’an­tholo­gie du théâtre romand.
- Celui-là aus­si?
Plus gros, il a plus de valeur à ses yeux.
Il demande si ça rap­porte. “Un seul auteur genevois vit de sa plume”, lui dis-je.
- Il doit écrire beaucoup.

Je croi­sais sur Nusa lem­bo­gan, au large de Lom­bok, dernirèe des îles de la Sonde. Une tra­ver­sée pénible, pleine d’eau et d’ailerons dans le flot. A un moment nous man­quons couler. Enfin nous abor­dons. Les indigènes s’en vont. Le cré­pus­cule vient, immense et plat et rouge, il y a un bar, un seul, des hamacs sour un toit de paille. Au lieu de paress­er, nous par­tons sous les feuilles bruis­santes vis­iter l’île, coupons par le cimetière — on nous a dit, “pas par le cimetière”. Sur les tombes il y a des para­pluies ouverts, c’est la mous­son, des para­pluies achetés au souk de Sanur, Bali. Puis nous mar­chons sur un chemin de falaise, sur un pont de corde, sur un sen­tier. Soudain, devant nous, tassé comme un banc de moules, les maisons du vil­lage et devant les maisons, les indigènes. Qua­tre généra­tions, du grand-père aux enfants. Les jeunes se char­gent de nous regarder. Ce regard a un sens: nous ne voulons pas de vous. Nous avançons entre les maisons et le silence, comme une mau­vaise tache d’en­cre, s’étend.

Dans un guide de la région pris à la bib­lio­thèque locale, pho­togra­phie d’un antre naturel, mous­su, cou­vert de lianes: “là s’en­gouf­frait le char­treux pour méditer, se tenir en soli­tude.” La cav­ité est petite, noire, creusée dans le repli du rocher. Et que pou­vait trou­ver le moine dans cette posi­tion? L’é­tat qui précède la venue au monde.

Mar­cel Jouhan­deau a fait la deux­ième moitié de son oeu­vre sur la dis­sec­tion du car­ac­tère d’Elise, son épouse. Façon de sub­limer la dif­fi­culté. Ses atouts: il était intro­ver­ti, attaché au sacré, moyen­nement dés­espéré et sybarite.

La société est un arrange­ment avec la mort. Elle per­met de mourir le moins pos­si­ble au quo­ti­di­en et dans l’ab­solu, le plus tard.

L’im­age élève l’e­sprit quand elle est fixe. Toile, chro­mo, pho­togra­phie s’of­frent à la com­préhen­sion. Mul­ti­pliée et accélérée — ciné­ma, télévi­sion — l’im­age impose la compréhension.