Autre con­férence de Bernard Stiegler que j’é­coute en pédalant sur mon vélo sta­tique, dans l’ate­lier. Son pro­jet de sauve­g­arde de la démoc­ra­tie a pour lui la rai­son et con­tre lui un peu­ple détru­it par la démocratie.

Demain voiture, tôt, trop tôt, puis le train avec d’autres pas­sagers aux corps tièdes qui ten­dent les bras vers le week-end (dans deux jours). Un ren­dez-vous à Lau­sanne avec un client . Il veut enten­dre: “ne vous inquiétez pas, nous­tra­vail­lons pour vous”. Je dirai ce qu’il veut entendre.

Etrange. Tout. Comme dans une cen­trale nucléaire qui fonc­tion­nerait sans un homme pour la sur­veiller et employ­er l’én­ergie qu’elle produit.

Nos prob­lèmes sont de faux prob­lèmes. Créés et entretenus. Mais nous ne sommes plus dupes.

Trans­port de plaques de plâtre dans la nuit. Seul. Quand cela fini­ra-t-il? Des avions sur­v­o­lent l’église. J’ai râtis­sé les pier­res, deux étoiles bril­lent au large. Un film d’ac­tion. Je le regarde jusqu’au bout. Et à nou­veau le lit. Où je suis bien. Et nulle part. Dans el cof­fre de la voiture, dix plants de salades oubliés. La voi­sine dit que c’est trop tôt pour les tomates, mais que la salade, on peut.

Tout fait réfléchir et incline notre déci­sion, mais ce qui par dessus tout incline notre déci­sion, c’est notre rap­port aux choses pos­sédées, le prob­lème étant que, faute de rien pos­séder, la déci­sion est prise par les autres, la pro­priété définis­sant seule aujour­d’hui la posi­tion de pouvoir.

Gala, par la fenêtre de son petit loge­ment crie, de façon à être enten­due:
- Tu me fais peur! tu me fais peur!
Je me tiens sur le pas de la porte, un paquet de chips et quelques bières à la main.
Elle n’ou­vre pas. Le voisin tape dans les pneus de sa jeep pour se don­ner une con­te­nance. Il surveille.

Avec Mohammed au restau­rant des Allo­bro­ges de Seyssel. Vue sur l’autre berge du Rhône et le monastère des Capucins où nous viv­ions avec Gala il y a cinq ans, avant que le pro­prié­taire, pour une lubie, ne nous en chas­se. Nour­ri­t­ure médiocre, mais l’in­vi­ta­tion de mon chauffag­iste me fait plaisir (j’au­rai préféré rester au jardin, à regarder les arbustes bour­geon­ner, à écouter les nou­velles de Fukushi­ma et de Lybie). Sur la ter­rasse, appren­ties coif­feuses et ouvri­ers du bâti­ment, les unes attiffées, les autres l’oeil rouge, la clope au bec. Mohammed racon­te l’ad­min­is­tra­tion, et sa bataille d’ar­ti­san qui s’in­stalle, à qui on refuse le per­mis, le tra­vail, le prêt d’ar­gent. Sen­ti­ment général de blocage: les français ne par­lent que de cela. Et fanfaronnent.

Sat­is­fac­tion à l’idée que je vais dormir. Je suis à mon bureau, jambes allongées dans la nuit. A la branche faîtière du poiri­er se bal­ance le bidon d’in­sec­ti­cide sur lequel la famille tire au pis­to­let. Je ne tra­vaille pas. J’ai quit­té le bureau. Sans dire que je ne reviendrai pas. Pas aujour­d’hui pas demain. Lais­sé la ville, quit­té la grande machine. Et la vue de mon lit, ce soir, avec ses draps beiges, ses tablettes trans­par­entes, ses lumi­naires en tubes, me rem­plit de satisfaction.

Mon ami roumain de Cor­bon­od en bleu dans sa vaste mai­son rachetée aux fail­lites après qu’elle a été saisie à l’Améri­cain dont mon frère était, par intérêt autant que par défaut, le gar­di­en et le fac­to­tum. Il ponce, plaque, enduit, colle, peint et fume. Vétéri­naire, depuis six mois sans tra­vail. Avec sur les bras ce chantier de qua­tre étages, un parc, une cave à cham­pagne dans laque­lle on rangerait une flotte de semi-remorques, un ruis­seau, des poulaillers, des remis­es, des bassins, une riv­ière, des hangars… Les traits tirés, l’haleine frot­tée d’ail il regarde l’am­pleur de la tâche et par­le de reven­dre. La veille j’ai fait le même raison­nement. Mais le matin nous recom­mençons les cal­culs, les pro­jets, les plans, les métrages, les mélanges.