L’au­dace nuit à la sta­bil­ité sociale, donc à l’é­conomie. Elle doit être pénal­isée ou traduite dans un oeu­vre, trans­fert anesthésique.

Atter­ré à la lec­ture du motif qui fait écrire à un ami sa pièce de théâtre. Un dupli­ca­ta putassier du prob­lème de l’im­mi­gra­tion tel qu’il est digéré par les médias au prof­it du men­songe d’E­tat. Quoiqu’on pense, sans béquilles.

Le vrai chô­mage est l’im­pos­si­bil­ité de faire prof­iter la société de ce qu’on sait et peut. En ce sens, nous sommes tous chômeurs.

Ecrire met en dehors de soi, et plus on avance plus on prend de la dis­tance. D’abord, on peut pos­er la main dans son dos, don­ner de petites tapes raisonnables, se diriger, et puis on est divague, le paysage s’al­longe, se perd aux con­fins, on est seul. Et les autres sont là. Eux n’ont pas bougé. A qui on a plus rien à dire. La souf­france. Mais que faire? On marche. Dans al direc­tion que trace les idées pre­mières. On aug­mente la dis­tance. Le prob­lème grandit.

L’av­o­cate me dit:
- Mais com­ment, vous ne regret­tez pas? Vous devez faire péni­tence, adopter un pro­fil bas, acqui­escer lors du pro­pos aux phras­es du juge, baiss­er les yeux devant le pro­cureur.
J’ai beau lui oppos­er qu’elle tra­vaille la morale non le droit…

Rien d’é­ton­nant à ce que la logique du con­flit brûle les planch­es. Et le planch­er des vach­es sur lequel se meut toute une par­tie mal réveil­lée de la pop­u­la­tion qui aimerait croire que les actu­al­ités télévisée mod­i­fient un hori­zon qu’il pour­ront con­tem­pler de loin sans réserve et sans mouiller leur culotte. Les cap­i­tal­istes out­ranciers ont réus­si ce tour de force, infuser leur morale dans les gestes et les paroles min­imes des bonnes gens qui se deman­dent si pleur­er, sourire, crier est encore per­mis et s’en trou­vent plus dému­nis qu’un nouveau-né.

Ils trem­blent, ne savent pas com­ment faire, choi­sis­sent de vous inter­rompre. Ils pressen­tent que la con­clu­sion sera dif­fi­cile à manier, une sorte de pois­son frais.

Après Ogro­rog, je ne vois pas de texte pos­si­ble. Je m’en réjouis. Les pos­si­bil­ités ne man­quent pas lorsqu’on sait n’avoir rien à dire. Cela sig­ni­fie, je vais parler.

Dîtes votre pen­sée. Je le fais. Chaque jour mieux et plus. Ce qui revient à dire dans les ter­mes où on a pen­sé. Mines défaite de l’in­ter­locu­teur. Il regarde autour de soi. Il se sent com­plice de ce qui a été dit, et s’en inquiète. C’est à pâlir de rire, mais le rire est court car l’in­ter­locu­teur machine aus­sitôt pour en référ­er à des voisins, des témoins, des instances, signe cer­tain de l’es­saim­age dans les esprits d’une men­tal­ité qui pré­pare une mau­vaise dis­per­sion de la liberté.

Ogro­rog récom­pen­sé du prix Den­tan. Le pro­fesseur André Wyss m’ap­pelle. Je le remer­cie et par cour­ri­er, peu après, le remer­cie encore. Je suis con­tent. Ren­dez-vous est don­né pour la céré­monie qui a lieu à Lau­sanne, place Saint-François, dans le salon du Cer­cle lit­téraire.
- A six heures.
- Je viendrai à moins quart.
- Inutile, venez à six heures.
Le jour dit, et pour la pre­mière fois de ma vie, au lieu de mon­ter à pied en ville, je prend le métro à la gare, puis l’as­censeur. Sur le Grand pont je croise mon père. Il me par­le de la loca­tion du camion, same­di dans quinze jours, des meubles qu’il fau­dra que je charge au Mau­pas, me fait not­er l’heure, demande si j’au­rai un ouvri­er à sa dis­po­si­tion.
- Papa, je dois y aller.
- Tu prends le camion la veille ou le matin?
- Papa…
Je prends de la dis­tance, dépasse le Café Romand et m’aperçois que je ne con­nais pas l’adresse. Aucune invi­ta­tion n’a été envoyée. Pour m’être ren­du au Cer­cle il y a qua­tre ans, lorsque Cather­ine Safonoff l’a eu au dernier tour con­tre Trois diva­ga­tions, je croy­ais retrou­ver aus­sitôt la porte d’im­meu­ble. Je fais quelques pas et ren­con­tre ma mère. Mon père est der­rière moi. 20 ans qu’il ne se sont pas vus. Je lis les plaques d’un immeu­ble — c’est au pre­mier. Ma mère et moi atten­dons l’as­censeur. A quelques mètres, mon père. Il se rap­proche à petits pas. Je monte par l’escalier. J’ai le temps de voir la porte de l’as­censeur qui s’im­mo­bilise au rez, mon père qui rebrousse chemin.
A l’é­tage, André Wyss se pré­cip­ite sur moi:
- Mais enfin, où étiez-vous? On attend plus que vous.
Un oeil à ma mon­tre, il est 18h01.
Le salon donne sur la place et pos­sède une belle chem­inée. Des toiles sont accrochées aux murs, il y a une bib­lio­thèque vit­rée. Et quar­ante per­son­nes sur des chais­es pli­antes. Per­son­nes âgées. Je recon­nais ma mère et Isabelle Ruf, à qui je tourne le dos en prenant place sur la chaise qu’on m’as­signe à côté de l’autre lau­réate, Douna Loup, fille jeune, déli­cate, aux traits slaves. Le pro­fesseur ordonne ses feuilles et entame les éloges des oeu­vres. L’embrasure puis Ogro­rog. Ponc­tu­a­tion indiquée par le souf­fle, sub­or­don­nées impec­ca­bles, lex­ique savant, métic­uleux. Même per­fec­tion qu’il y a qua­tre ans pour par­ler du livre de Cather­ine, Autour de ma mère. Langue plus décon­trac­tée toute­fois quand il par­le d’Ogro­rog que pour van­ter le roman de Douna Loup, ce que j’ap­pré­cie. Il évoque Cin­gria (bien), Que­neau (bien), Beck­ett (bien), Wag­n­er(?). Puis la jeune fille se lève, tire une feuille de sa poche, lit des remer­ciements, dit son émo­tion (qu’elle a notée). Je me demande ce que je vais pou­voir dire. Or il faut. “Mer­ci” ne suf­fit pas. Alors je leur racon­te que j’aime “les cheva­liers de l’an mil au lac de Pal­adru”, tirade de Jaoui dans On con­naît la chan­son de Resnais, citée par Wyss, et m’aven­ture à com­par­er l’ef­fort du cycliste au dual­isme cartésien. Du coin de l’oeil je vois, dans le coin du salon, mon père sous un tableau trop grand, au pre­mier rang ma mère. Mon ancien patron aus­si. Pas l’éditrice qui, plus tard, par sms, comme je m’in­quiète de son absence, me dira “je n’ai pas été invitée”(?)
Applaud­isse­ments quand je sig­nale que j’en ai fini, le pro­fesseur me remet l’en­veloppe con­tenant le prix et les gens se diri­gent vers la table de cock­tail. Une heure plus tard, je suis sur la place Saint-François avec mon ancien patron, nous fumons, tout le monde est par­ti. Appa­raît la jeune fille, avec un homme, que je n’avais pas remar­qué à l’é­tage et qui me dit, avec une pointe d’a­gres­siv­ité:
- Je suis son mari.
La mère de la lau­réate les accom­pa­gne.
- Tu as ouvert ton enveloppe? je demande à la jeune fille.
Elle l’ou­vre et me mon­tre qua­tre bil­lets de mille francs. Puis le trio s’en va. Avec mon ancien patron, nous prenons une table au Café Romand, aval­ons six demi-litres de bière, et à neuf heures, je fais mon lit dans mon bureau de la gare.