Voilà trois ans que j’ai sous les yeux une carte en relief de la Suisse et j’ignore toujours où sont les villes, les lacs, les pics. Je ne la regarde pas. La question est de savoir si on peut regarder une carte.
Gala me suivra partout où elle peut se transporter sans rien changer à sa vie. Ce que j’aurais dû percevoir avant l’achat du presbytère de Lhôpital. Emporté par mon enthousiasme, sûr de mes forces, j’ai passé outre et cela m’a valu de me retrouver avec la maison sur les bras. Avec le recul je n’ai souvenir que de deux périodes: celle où je travaille d’arrache-pied à démolir et bâtir, celle où seul dans la maison, incapable de dormir, je fais du vélo, je bois et fume en fixant les Aravis.
Exercice au pistolet en matinée, au fusil d’assaut l’après-midi. L’instructeur a sa méthode: l’agression. Il sanctionne la moindre faute, rabroue qui la fait. Pour ce faire, pose des questions sans réponses.
- Tu dégaine comme ça, et l’ennemi pendant ce temps, il fait quoi? Il attend? L’ennemi attend? Répond! Que fait l’ennemi? Montre aux autres ce que tu viens de faire!
Psychologie militaire. A la boxe, pareil. L’Arabe qui enseigne les coups tance et
punit.
- Tu n’as pas ta corde à sauter? Où est-elle? Oubliée? Qu’est-ce que ça veut dire oubliée? Elle est où? Vingt pompes!
Je ne peux me retenir, je ris. Mais je suis le seul. Les autres boxeurs, apprentis et ouvriers la plupart, en parlent jusque dans les douches.
Pour le tir au moins, il est vrai, tout relâchement de la discipline peut aboutir au drame. Ainsi que l’explique l’instructeur de bon matin, sur le champ de tir, alors que nous tremblons de froid: une balle à travers la main et vous vivrez avec un moignon jusqu’à la fin de vos jours.
“Attaque de diligence” d’une rame de RER en banlieue parisienne. Passagers violentés et détroussés. Et plus près de nous, à Lausanne, bataille rangée entre cent cinquante individus. Tentatives désespérées de reconstituer un moi dans une jeunesse qui doit aller au choc pour se convaincre qu’elle existe.
Pris en main l’Almanach des muses de Christian Désagulier, cet ingénieur aéronautique et poète venu me dire il y a trois ans à l’occasion d’une lecture au Point éphémère de Paris son admiration pour les Divagations. Ouvrage de mécanique lyrique, ambitieux et gonflé d’inspiration. Les demi-sommités que poussent sur les tréteaux les grands éditeurs font pâle figure en regard de ce style — je pense ici à l’énergumène Olivier Cadiot — mais il est vrai que le costume et les grimaces suffisent puisqu’aussi bien personne ne juge de la poésie pour l’avoir lue.
Neige ce matin, pluie fine et enfin accalmie. Un soleil hésitant réchauffe la campagne genevoise. Les gens se plaignent de l’hiver, long, interminable, à rebonds, et attendent la Pâque. Rentré d’Asie il y a dix jours je pars lundi pour Torrevieja où j’ai pris location d’un appartement sur la plage. Travaillé hier au dernier volet du Triptyque de la peur sur le gonzo pornographique espérant finir le manuscrit afin de me tourner dès l’installation en Espagne vers un projet irréfléchi.
Bref rendez-vous avec le conseiller administratif genevois en charge des affaires d’urbanisme. Les aménités des premières années ont cédé la place à un climat de confiance auquel la dégradation générale des comportements citadins n’est pas étranger: nous étions des voyous au regard de l’autorité, nous sommes désormais des appuis contre les vrais voyous. Maigre récompense mais juste retour des choses. Si je devais me montrer malveillant je n’aurais pas de peine à établir que la formalisme des autorités, en les amenant à se concentrer sur des problèmes à solution (seuls utiles à des fins électoralistes) ont laissé s’envenimer des situations qui affrontées dans les temps pouvaient trouver remède. Ceci étant dit, le pouvoir de décision des hommes placés à ce degré intermédiaire du pouvoir est de toute façon trop limité pour contrer les menées délétères des affairistes hauts placés qui précipitent la fin de notre modèle social en vendant leur projet supranational d’une Europe ouverte, tolérante et vertueuse.