Prêt à partir pour l’aéroport je dépose devant l’immeuble, au centre de Fribourg, mon sac poubelle légal, vendu par l’Etat. Une employée de la voirie me gronde.
- Ts, ts! Rapportez-ça chez vous!
Elle plaisante? Lorsque je vois qu’il n’en est rien, je me mets à rire.
- Vous ne comprenez pas Monsieur, le ramassage a lieu demain, il faut sortir votre sac le matin même!
- J’ai un avion à prendre.
- Comme vous voudrez…
Elle plonge la main dans une sacoche, appose sur le sac un avertissement rouge comportant une amende.
Les manchettes de journaux de l’autre côté de la rue annoncent fièrement: 17’000 clandestins s’occupent de notre ménage.
Penchés sur la carte des Antilles avec Etan afin de préparer le voyage. Je propose de partir de Caracas. Non, pas le Vénézuela dit-il.
- Je suis courageux, pas téméraire.
Du doigt je nomme la première des îles, Triunidad et Tobaggo. Il vérifie les métropoles. Nous parcourons l’archipel jusqu’à Cuba. Au bout du compte, dans ce lieu éloigné de l’Europe, nous avons l’Angleterre, les Etats-Unis et la France.
- Je ne peux aller ni en Martinique ni en Guadeloupe, dis-je.
- Ah…
- C’est la France.
La semaine suivante Etan dit que nous ferions mieux d’aller à Hawaï. J’essaie de me représenter Hawaï. Impossible de réunir ces deux images, les Etats-Unis, les îles. Y a‑t-il au moins un peuple?
- Moi, dit Etan, je voyage dans l’espace et dans le temps. Je peux rester des heures à ne rien faire, je suis là, j’attends, je goûte l’ambiance.
Admirable. Quand cela se produit, quand je suis en état de ne rien faire, je tourne comme une toupie-foreuse et pénètre les profondeurs. Très vite le pays disparaît. Je ne regagne la surface que pour boire et manger.
L’Université de Fribourg appelle. Avez-vous des cadres d’affichage? Oui. Je m’habille, rempli le sac de cadres et monte à vélo.
-Vous allez venir maintenant, nous livrer des cadres maintenant, c’est formidable, c’est… je ne pensais pas que ça irait aussi vite, vous me prenez au dépourvu!
Mon interlocutrice précise qu’elle prend sa pause à 11h45.
Quelques minutes plus tard je suis dans son bureau. Elle m’explique ce qu’elle va faire de ces cadres. Elle appelle le concierge. Lui demande où est Monsieur Gasser. Il doit être dans les sous-sols. Voulez-vopus que j’aille chercher Monsieur Gasser. Elle consulte sa montre. 11h35. A‑t-on le temps d’aller chercher Monsieur Gasser dans les sous-sols de la faculté? Dites-lui que…
- Le type des cadres est là.
Elle se tourne vers moi et gênée sourit. Elle explique alors au concierge ce que la faculté va faire des cadres. Les poser. J’explique que je suis interessé à en poser d’autres, gratuitement, à la parité: usage pour moi de la moitié des cadres posés. Les bras lui en tombent: je sais parler. Mon pantalon de travail, ma casquette, mes outils à la ceinture disaient que je ne parlais pas. Nous montons dans le bureau. Je résume mon offre. Pour ses cadres à elle, j’explique qu’il faudra du scotch.
- Non, pas celui-là, du scotch spécial, un double-face.
Elle sera demain à son bureau, si je veux bien l’apporter, mais non, corrige-t-elle… non, pas demain, plutôt jeudi.
- Vous savez, en ce moment, il y a un travail fou.
Puis me tend la main- il est 11h45.
Un homme sur le balcon. Il surveille mon lit. J’ouvre les yeux pour vérifier qu’il est toujours là. Par moment il rentre dans son appartement mais quand j’ouvre les yeux il est là et surveille mon lit. Pourtant j’ai dormi. S’il est assis sur le balcon quand je me réveille c’est qu’il commande à mon sommeil. Et il ne cesse de me réveiller. Il me réveille pour que je constate qu’il est là, qu’il surveille mon lit, qu’il me surveille, il me réveille pour que je sache que je ne serai jamais plus seul.
Visite des îles suisses en radeau est le projet de livre que je soumets à l’approbation de la ville de Genève pour l’octroi d’une aide. Dossier fourni, extraits du texte à venir forcés et sans lendemain puisque le titre l’indique bien, je raconterai ce que j’aurai fait, défait, rêvé et vu. Par courrier réponse l’administration me remercie de ma participation et me demande si je suis Genevois. Une preuve de domicile est requise. Mais encore? Une adresse officielle. J’en ai trois. La principale est à Mexico où je ne vais plus. Seulement, si je ne suis pas Genevois, que suis-je? Ecrivain français, schwytzois, mexicain?
Aux prises avec la surinformation l’analyse échoue. Le copié-collé est le mode de l’avenir. Il ouvre sur un esprit glissant. Ce qui vient va. Pour peu que le producteur premier de l’idée l’ai peu réfléchie nous aurons une réseau de relais machines-individus qui fonctionnera loin de toute pensée.
Comme nous parlons de Duchamp, Etan me laisse sans le mot. D’après lui, le ready-made de Mutt exposé à New-York signe la possibilité de transfiguration du réel par le regard. Cette explication m’enthouisiasme. Je la crois fort interprétée et loin de la conscience de Duchamp, mais elle permet un rapprochement entre esthétique et mystique qui m’enthousiasme. Elle rend le réel à la beauté, en appelle à l’imagination et à la production chez chacun d’un regard qui exhausse la quotidien , enfin elle interdit aux artistes la confiscation de l’art en le donnant pour possible en tout temps et tout lieu.
Mon voisin est une aide précieuse. Il apporte à Genève mon courrier, me renseigne sur l’état de la maison, la surveillance policière, la croissance de l’herbe et les visites des courtiers. Sa machine à laver lâche, il utilise la mienne. Lorsqu’il a besoin de quelque chose, il le prend. Il me fait une liste. Je lui offre mon surf dont j’explique l’histoire (acheté à Santa-Monica, appporté à Bali puis en Nouvelle-Zélande, à Cuba et au Maroc, j’ai dormi dessus dans la gare de Milan et l’ai transporté à l’heure de pointe par le métro à travers Paris — c’était l’hiver, j’étais en Bermudes n’ayant pas d’autres habits), le lendemain il m’envoie une séquence filmée de la vague de Chancy et une photographie du surf ficelé sur la galerie de sa VW coccinelle. Lui même a sa situation. Séparé de sa femme l’en dernier, il s’installe aussitôt avec une autre femme. Quelques semaines plus tard, je lui demande des nouvelles. Il m’en donne et précise: ce n’est plus Isabelle, tu as compris? La semaine suivante il déménage, s’installe chez cette seconde amoureuse. Il est désormais à trente kilomètres de chez lui et à cent kilomètres de Genève où il prend son poste tous les jours de la semaine. Au passage il lui faut encore faire manger les enfants et les amener à l’école. Pour les trajets il combine camionnette, train et Harley. Et la semaine suivante: non, non, c’est fini, ça n’a duré qu’une semaine. Première énergie après séparation qui nous ramène une jeunesse dont les effets dépassent nos attentes.