L’U­ni­ver­sité de Fri­bourg appelle. Avez-vous des cadres d’af­fichage? Oui. Je m’ha­bille, rem­pli le sac de cadres et monte à vélo.
-Vous allez venir main­tenant, nous livr­er des cadres main­tenant, c’est for­mi­da­ble, c’est… je ne pen­sais pas que ça irait aus­si vite, vous me prenez au dépourvu!
Mon inter­locutrice pré­cise qu’elle prend sa pause à 11h45.
Quelques min­utes plus tard je suis dans son bureau. Elle m’ex­plique ce qu’elle va faire de ces cadres. Elle appelle le concierge. Lui demande où est Mon­sieur Gasser. Il doit être dans les sous-sols. Voulez-vopus que j’aille chercher Mon­sieur Gasser. Elle con­sulte sa mon­tre. 11h35. A‑t-on le temps d’aller chercher Mon­sieur Gasser dans les sous-sols de la fac­ulté? Dites-lui que…
- Le type des cadres est là.
Elle se tourne vers moi et gênée sourit. Elle explique alors au concierge ce que la fac­ulté va faire des cadres. Les pos­er. J’ex­plique que je suis inter­essé à en pos­er d’autres, gra­tu­ite­ment, à la par­ité: usage pour moi de la moitié des cadres posés. Les bras lui en tombent: je sais par­ler. Mon pan­talon de tra­vail, ma cas­quette, mes out­ils à la cein­ture dis­aient que je ne par­lais pas. Nous mon­tons dans le bureau. Je résume mon offre. Pour ses cadres à elle, j’ex­plique qu’il fau­dra du scotch.
- Non, pas celui-là, du scotch spé­cial, un dou­ble-face.
Elle sera demain à son bureau, si je veux bien l’ap­porter, mais non, cor­rige-t-elle… non, pas demain, plutôt jeu­di.
- Vous savez, en ce moment, il y a un tra­vail fou.
Puis me tend la main- il est 11h45.

Un homme sur le bal­con. Il sur­veille mon lit. J’ou­vre les yeux pour véri­fi­er qu’il est tou­jours là. Par moment il ren­tre dans son apparte­ment mais quand j’ou­vre les yeux il est là et sur­veille mon lit. Pour­tant j’ai dor­mi. S’il est assis sur le bal­con quand je me réveille c’est qu’il com­mande à mon som­meil. Et il ne cesse de me réveiller. Il me réveille pour que je con­state qu’il est là, qu’il sur­veille mon lit, qu’il me sur­veille, il me réveille pour que je sache que je ne serai jamais plus seul.

Gala dans sa vil­la de la Côte-d’Azur, que je n’ai pas vue, que je ne ver­rai pas. Nous par­lons en visio­phonie. J’avais un peu mal au ven­tre, me dit-elle, alors je suis allée chez le médecin qui m’a don­né toutes sortes de médica­ments. Elle aura mal au ventre.

Vis­ite des îles suiss­es en radeau est le pro­jet de livre que je soumets à l’ap­pro­ba­tion de la ville de Genève pour l’oc­troi d’une aide. Dossier fourni, extraits du texte à venir for­cés et sans lende­main puisque le titre l’indique bien, je racon­terai ce que j’au­rai fait, défait, rêvé et vu. Par cour­ri­er réponse l’ad­min­is­tra­tion me remer­cie de ma par­tic­i­pa­tion et me demande si je suis Genevois. Une preuve de domi­cile est req­uise. Mais encore? Une adresse offi­cielle. J’en ai trois. La prin­ci­pale est à Mex­i­co où je ne vais plus. Seule­ment, si je ne suis pas Genevois, que suis-je? Ecrivain français, schwyt­zois, mexicain?

Aux pris­es avec la sur­in­for­ma­tion l’analyse échoue. Le copié-col­lé est le mode de l’avenir. Il ouvre sur un esprit glis­sant. Ce qui vient va. Pour peu que le pro­duc­teur pre­mier de l’idée l’ai peu réfléchie nous aurons une réseau de relais machines-indi­vidus qui fonc­tion­nera loin de toute pensée.

Trente noirs devant la gare de Fri­bourg. Vision de cauchemar qui me pour­suit une par­tie de la nuit.

Comme nous par­lons de Duchamp, Etan me laisse sans le mot. D’après lui, le ready-made de Mutt exposé à New-York signe la pos­si­bil­ité de trans­fig­u­ra­tion du réel par le regard. Cette expli­ca­tion m’en­thouisi­asme. Je la crois fort inter­prétée et loin de la con­science de Duchamp, mais elle per­met un rap­proche­ment entre esthé­tique et mys­tique qui m’en­t­hou­si­asme. Elle rend le réel à la beauté, en appelle à l’imag­i­na­tion et à la pro­duc­tion chez cha­cun d’un regard qui exhausse la quo­ti­di­en , enfin elle inter­dit aux artistes la con­fis­ca­tion de l’art en le don­nant pour pos­si­ble en tout temps et tout lieu.

Mon voisin est une aide pré­cieuse. Il apporte à Genève mon cour­ri­er, me ren­seigne sur l’é­tat de la mai­son, la sur­veil­lance poli­cière, la crois­sance de l’herbe et les vis­ites des courtiers. Sa machine à laver lâche, il utilise la mienne. Lorsqu’il a besoin de quelque chose, il le prend. Il me fait une liste. Je lui offre mon surf dont j’ex­plique l’his­toire (acheté à San­ta-Mon­i­ca, app­porté à Bali puis en Nou­velle-Zélande, à Cuba et au Maroc, j’ai dor­mi dessus dans la gare de Milan et l’ai trans­porté à l’heure de pointe par le métro à tra­vers Paris — c’é­tait l’hiv­er, j’é­tais en Bermudes n’ayant pas d’autres habits), le lende­main il m’en­voie une séquence filmée de la vague de Chancy et une pho­togra­phie du surf ficelé sur la galerie de sa VW coc­cinelle. Lui même a sa sit­u­a­tion. Séparé de sa femme l’en dernier, il s’in­stalle aussitôt avec une autre femme. Quelques semaines plus tard, je lui demande des nou­velles. Il m’en donne et pré­cise: ce n’est plus Isabelle, tu as com­pris? La semaine suiv­ante il démé­nage, s’installe chez cette sec­onde amoureuse. Il est désor­mais à trente kilo­mètres de chez lui et à cent kilo­mètres de Genève où il prend son poste tous les jours de la semaine. Au pas­sage il lui faut encore faire manger les enfants et les amen­er à l’é­cole. Pour les tra­jets il com­bine camion­nette, train et Harley. Et la semaine suiv­ante: non, non, c’est fini, ça n’a duré qu’une semaine. Pre­mière énergie après sépa­ra­tion qui nous ramène une jeunesse dont les effets dépassent nos attentes.

La sim­plic­ité est la clef du bon­heur. Il n’est pas cer­tain qu’elle puisse être retrou­vée. Qu’elle demeure cachée prof­ite à ceux-ci qui ont intérêt à la complication.

Sans veste ni pull, sur mon vélo, dans le secteur de la douane, et il se met à pleu­voir. Après avoir fait une vis­ite à Olof­so et aux enfants, remis la BMW à mon père, je grimpe la rampe de Chouil­ly et me promène dans le vig­no­ble. Vil­lages de priv­ilégiés où sub­sis­tent quelques paysans, voitures chères garées au cordeau sur des cas­es blanch­es, fer­mes rénovées, restau­rants en mal de pres­tige. Pour­tant un véri­ta­ble bien-être se dégage encore du lieu. J’aime beau­coup cette fumée de bois qui sort d’une chem­inée et par­fume l’air. La prox­im­ité naturelle des habi­ta­tions aus­si. Sans rap­port avec les lop­ins clô­turés des quartiers de vil­las. Désor­mais le paysage est dess­iné à l’or­di­na­teur; dans les vil­lages, le seul maître d’oeu­vre est le temps. En plaine file le train région­al pour Genève. Olof­so et les enfants sont à bord. Olof­so va dis­cuter en famille l’héritage de son père mort d’al­cool et d’épuise­ment en mars. Il laisse trois maisons dans le Val de Bagnes. Un chalet inachevé, squelette sur la mon­tagne, un alpage et une mai­son sus­pendue au-dessus du vide, con­stru­ite à coup de pots de vins par des Valaisans cor­rom­pus. Lorsque le père était éleveur de vach­es écos­sais­es, plusieurs bêtes avaient fait la chute. Pour les récupér­er trois cent mètres plus bas, il fal­lait une heure de route. A Peis­sy, la pluie cesse. Je colle sur les portes per­dues des annonces pour la vente de la mai­son de Lhôpi­tal puis rejoins Meyrin-vil­lage. J’ai froid. Qua­tre restau­rants ouverts. Qua­tre pizze­rias. J’aime mieux le froid. Un cinquième où se joue des cours­es de chevaux. Il sert des piz­zas. J’en­tre. Il reste une table. Elle est petite, ronde, poussée con­tre un pili­er, elle est dans la tra­jec­toire de la serveuse. De l’autre côté du pili­er une tablée de vingt per­son­nes. Un club. Sport, phi­latélie, con­tem­po­rains, impos­si­ble à dire: grands adultes en pyja­ma, vieil­lards bonaces et couper­osés, jeunes filles épaiss­es. La serveuse trébuche sur le sac à dos que j’ai posé à terre. Au retour, elle me bous­cule. Enfin je passe com­mande d’un choco­lat chaud, elle me le sert tiède. Je ren­voie, elle rap­porte. Tiède. Une cloche tinte en cui­sine. Les plats des mangeurs sont prêts. Des pâtes à la sauce rouge. Fumet dis­suasif. Gros tas de pâtes sur assi­ette. Ces pâtes bon marché ven­dues en paque­ts de 5 kilos chez les grossistes. Ma mère s’en ser­vait pour pré­par­er le rata des chiens Napoléon et Cuau­the­moc à Mex­i­co. Je veux pay­er, on m’ig­nore. Je vais au comp­toir. La serveuse prend ma pièce, pose le change, s’en va. Quand je sors, je vois que nous avons dans cet étab­lisse­ment qua­tre cadres d’af­fichage cul­turel. Main­tenant je sil­lonne la cité de Meyrin.  Au sol les nou­velles lignes de tram sont si nom­breuses que je roule en zig-zag. Plus tard je sym­pa­thise avec deux enfants qui amè­nent leurs lap­ins brouter le gazon au pied d’une tour. Aux Champs-Fréchets une épicerie por­tu­gaise est ouverte. On y trou­ve des bar­res de choco­lat, du pain dégelé et des soupières en porce­laine. Et des cadres d’af­fichage. Il y a trois ans j’ai démarché cet endroit puis je l’ai oublié. J’avale un Bieber­li et emprunte une sen­tier qui amène en France. Dans la forêt qui longe la fron­tière, côté suisse, quelques maisons éton­nantes qui ne devaient intéress­er per­son­ne il y a encore vingt ans et offrent aujour­d’hui une sit­u­a­tion de calme envi­able à portée de la ville. A seize heures mon père et sa femme rap­por­tent les deux voitures pleines des effets pris à Lhôpi­tal. Je trans­fère ordi­na­teurs et stéréos, mon père me mon­tre le Christ de Velazquez et par­le de le repein­dre à l’huile. Le Christ dis­paraît dans le cof­fre de sa Mer­cedes. — C’est vrai­ment bien ce que tu as fait, c’est une belle mai­son, me dit encore mon père avant de démar­rer en direc­tion de Lausanne.