Ces derniers jours, écri­t­ure con­cen­trée du troisième volet du Trip­tyque de la peur lequel traite de la pornogra­phie. Du film de bor­del des débuts du ciné­ma au gonzo numérique mul­ti­plic­ité des raison­nements disponibles. J’emprunte celui qui se présente et jette un oeil der­rière moi pour ne pas me per­dre. En fin de compte un essai pro­gram­mé mais tortueux que je finis par crainte de l’in­fi­ni. Crainte qui saisit l’ensem­ble des activ­ités de la journée. Je sais que je veux écrire ce texte, que je le dois, et dès le réveil je cherche quel sera le moment prop­ice pour le faire. Irais-je courir la piste cana­di­enne de Mon­cor ou vais-je renon­cer? Et si je cours, à quelle heure? Est-ce que j’i­rais d’abord en bib­lio­thèque? Et si j’écrivais à mon bureau? Non, j’ai à con­sul­ter les planch­es où Moe­bius par­le des homéo­p­utes. Et si je com­mençais par le tra­vail, celui qui rap­porte, celui qui n’in­téresse pas? Révi­sion des fac­tures, plainte auprès d’un quar­teron métèque d’Ile-de-France pour un affichage pirate, instal­la­tion de cadres au sil­i­cone. Quand soudain il est 12h55, l’heure du déje­uner à la can­tine uni­ver­si­taire, l’heure à laque­lle les étu­di­ants repren­nent leurs cours. Ces journées sont un casse-tête pour petit vieux.

Il y a quelques années je déje­u­nais avec un homme d’af­faires au World Trade Cen­ter de Grat­ta-Paille. Chemise à col raide, veste bleu nuit, assis de côté dans sa chaise, l’oeil à tout, au ser­vice, au temps qu’il fait, aux femmes, celui-ci écoutait mes ques­tions et y répondait en addi­tion­nant des chiffres, des posi­tions, des inputs et des out­puts. Con­seils au demeu­rant fort utiles, prodigués avec crâner­ie et générosité. Le repas dure, nous prenons du café, alen­tour les tables se vident — ce qui donne tou­jours un sen­ti­ment de puis­sance, comme si la réus­site était acquise. Il sait main­tenant le type de société que je veux mon­ter, il a éval­ué mon degré d’hon­nêteté, mes chances de suc­cès et n’ig­nore pas que je suis intéressé par une col­lab­o­ra­tion, et c’est pourquoi, au moment où je tends la main pour dire au revoir, il insiste pour me rac­com­pa­g­n­er et me rac­com­pa­gne ain­si jusqu’au troisième sous-sol, chem­i­nant à mon côté sous le pla­fond bas du park­ing souter­rain, pour ne me lâch­er qu’une fois qu’il a vu ma voiture. Alors, ras­suré par sa taille et par la mar­que, il me sert la main.

Fin de la journée d’écri­t­ure, assis à mon bureau un demi litre de bière en main j’ap­pelle Gala en visio­phonie. Sa voix, pas d’im­age. Je fais la remar­que.
- Ah zut! Tu es tou­jours là? Je ne sais pas trop com­ment on fait. Est-ce que le bou­ton à gauche?
- Je te rap­pelle.
- Com­ment?
- Je dis, je te rap­pelle!
Je finis la bière, j’en ouvre une autre, je rap­pelle. Son vis­age à l’écran, dans le noir.
- Il fait nuit sur la Côte-d’Azur?
- Non, pourquoi?
- Allume, je ne te vois pas!
- … là, attends, où est l’in­ter­rup­teur? Voilà, tu me vois?
Elle se coiffe, me par­le de sa bat­terie, de la prise et à nou­veau du bou­ton.
- Ah décidé­ment! A moins que… Ça marche chez toi?
- Tou­jours. Tu vois bien, je suis là.
- Si je décon­necte le témoin de bat­terie me sig­nale…
- J’en ai rien à faire de tes prob­lèmes de gad­get!
- …
- Tu as enten­du?
- Si c’est comme ça on s’ap­pelle demain.

Selon Lacan la para­noïa est une ver­sion de la vérité. Ce qui ne veut rien dire me plaît.

Etre inscrit sur la liste nationale des per­son­nes recher­chées, selon l’ex­pres­sion de la gen­darmerie française, n’est pas pra­tique lorsqu’on pos­sède une mai­son pleine de livres, de meubles et de chauffage dans ce beau pays: cela oblige à tra­vailler de la télé­com­mande. Cour­ri­er au voisin pour qu’il vide la boîte à let­tres, don­né d’or­dres à la femme de ménage qui fera ce qui lui plaît, relève à dis­tance des chiffres de l’élec­tric­ité et pour les ren­dez-vous, je dis oui puis je pré­texte un voy­age à l’é­tranger. Mais voilà que des acheteurs veu­lent me ren­con­tr­er. La dernière fois que je suis allé à la mai­son, c’é­tait couché sur la ban­quette arrière d’une voiture. Le lende­main j’ap­pre­nais qu’aus­sitôt par­ti les gen­darmes débar­quaient, sans doute aver­tis par le maire dont la bêtise n’a d’é­gal que le tal­ent de col­lab­o­ra­tion. En somme seul le chat prof­ite de la sit­u­a­tion. Mon­té chez le voisin, il dis­pose désor­mais d’un panier et d’une cuvette rem­plie de bis­cuits. D’ailleurs il est tombé malade. Le voisin m’ex­plique que le vétéri­naire a posé une collerette et lui a regardé les dents. Pour ne pas être en reste, je fais en cour­ri­er dans lequel je souhaite que le chat se remette de mal­adie et demande où est la clef de la maison.

Faisant face au prêtre ensoutané qui men­ace de me tuer.
- C’est vous que vous cherchez à tuer!
Nous emprun­tons alors un couloir. Au fond deux hommes iden­tiques. Quand le prêtre les fixe ils se changent en femmes.
- Tout ça parce que vous avez conçu le péché! lui dis-je.

Gens qui courent. Messieurs, à la rigueur, mais femmes avec des bébés? Ces places tran­quilles qui changent de lumière pen­dant le jour.

Voilà trois ans que j’ai sous les yeux une carte en relief de la Suisse et j’ig­nore tou­jours où sont les villes, les lacs, les pics. Je ne la regarde pas. La ques­tion est de savoir si on peut regarder une carte.

Gala me suiv­ra partout où elle peut se trans­porter sans rien chang­er à sa vie. Ce que j’au­rais dû percevoir avant l’achat du pres­bytère de Lhôpi­tal. Emporté par mon ent­hou­si­asme, sûr de mes forces, j’ai passé out­re et cela m’a valu de me retrou­ver avec la mai­son sur les bras. Avec le recul je n’ai sou­venir que de deux péri­odes: celle où je tra­vaille d’ar­rache-pied à démolir et bâtir, celle où seul dans la mai­son, inca­pable de dormir, je fais du vélo, je bois et fume en fix­ant les Aravis.

Exer­ci­ce au pis­to­let en mat­inée, au fusil d’as­saut l’après-midi. L’in­struc­teur a sa méth­ode: l’a­gres­sion. Il sanc­tionne la moin­dre faute, rabroue qui la fait. Pour ce faire, pose des ques­tions sans répons­es.
- Tu dégaine comme ça, et l’en­ne­mi pen­dant ce temps, il fait quoi? Il attend? L’en­ne­mi attend? Répond! Que fait l’en­ne­mi? Mon­tre aux autres ce que tu viens de faire!
Psy­cholo­gie mil­i­taire. A la boxe, pareil. L’Arabe qui enseigne les coups tance et
 punit.
- Tu n’as pas ta corde à sauter? Où est-elle? Oubliée? Qu’est-ce que ça veut dire oubliée? Elle est où? Vingt pom­pes!
Je ne peux me retenir, je ris. Mais je suis le seul. Les autres boxeurs, appren­tis et ouvri­ers la plu­part, en par­lent jusque dans les douch­es.
Pour le tir au moins, il est vrai, tout relâche­ment de la dis­ci­pline peut aboutir au drame. Ain­si que l’ex­plique l’in­struc­teur de bon matin, sur le champ de tir, alors que nous trem­blons de froid: une balle à tra­vers la main et vous vivrez avec un moignon jusqu’à la fin de vos jours.