Plaisantes habitudes du quartier de Prenzlauerberg; les habitants qui vivent autour du Wasserturm park descendent sur le trottoir fauteuils et livres, enfants et braseros, et pendant des heures discutent, mangent, somnolent. Le temps le permet — 35 degrés — et l’hiver sera rude. Ambiance bon enfant garantie par une homogénéité sociale que je n’avais constatée nulle part en Europe, sauf quand elle n’existe par défaut, comme en Espagne, où, tout le monde, et avec joie, se ressemble. Dans le carré de terre où sont plantés les arbres municipaux, les voisins jardinent et l’on trouve pêle-mêle chardons, marguerites, fraises, fougères et tomates-cerises.
Repas indien
Repas indien sur une terrasse de la rue Kollwitz. Courtoisie jouée des serveurs qui en ce mois de juillet attirent le chaland, mais aussi trait de caractère de l’immigré qui insiste sur sa correction et ses bonnes mœurs afin d’échapper au statut servile auquel, de son point vue, le rabaisse le pays d’accueil.
Le couple
Le couple dont nous ne connaissons les visages que par les photographies qui décorent les murs de l’appartement a posé sur la table de la cuisine une bouteille de vin, des limonades, des fruits secs, des chips. Avant de partir pour Lhôpital, il a envoyé une page de conseils sur Berlin. A propos de Prenzlauerberg Paul écrit, cet ancien quartier de Berlin-est est aussi un peu notre histoire puisque Franka et moi sommes nés à l’est. Nous vivons ainsi dans deux appartements traversants que relie un escalier de bois. Au niveau supérieur, la chambre à coucher ouvre sur une terrasse qui supporte un arbre. De là, on domine des cours intérieures remplies de vélos. D’autres jardins sont aménagés sur les avant-toits. Les habitants sortent des chaises longues par les fenêtres et paressent dans l’ombre. Au milieu du quadrilatère que forme la réunion des quatre bâtiments un marronnier de trente mètres monte au ciel.
Les commentaires manquent
Les commentaires manquent, ou du moins je ne les connais pas, qui justifient le nom de peinture métaphysique attribué par la critique (a qui rien ne peut échapper) à l’œuvre de Giorgio de Chirico première façon et je le soupçonne d’avoir changer d’esthétique par simple provocation envers le monde savant. Mais si le jeu pseudo-architectural des colonnades grecques, les statues célébrant le vide et les têtes brisées expliquent l’emploi imagé de l’épithète métaphysique il trouve pour moi son application idoine au moment de décrire l’ambiance qui fond sur les villages de la Manche espagnole après le repas de la mi-journée (vers 16h00), lorsque les mangeurs engourdis de sommeil se retirent, que le soleil brûle des rues aux perspectives élargies et qu’il suffit de battre le pavé sur un ou deux kilomètres pour aboutir au pied d’une colline que coiffe un moulin. Une image d’Epinal. Oui, mais aussi l’expérience d’étés anciens à Valdepenas, Soria, Mascaraque, Majadahonda ou Avila lorsque mû par une velléité spirituelle, sorte de mise en scène volontariste du corps solitaire, je me mettais en marche par quarante degrés, et quittai la ville, bientôt récompensé, comme ce fut le cas en 1987, par la rencontre d’un paria de la poésie, hélas quelque peu malmené des drogues, qui instinctivement prisait ces mêmes heures au talent marginal.
Au marché
Au marché aux puces de Mauerpark. Piques-niques assemblés sur une pelouse aux airs de terrain vague, désœuvrement festif. En 1970, près de Gdansk, les étals des marchands polonais offraient des objets de bois et de fer. Plus tard, au Rastro de Madrid, les gitans vendaient le fruit de leurs vols, cruches de terre blanche, licous, portillons rustiques. A Lisbonne l’an dernier, sur le dit Feira da ladra, des rues étaient ouvertes aux citadins frappés par la crise qui exposaient sur un bout de tissu. Mais le temps passe. Les générations qui possédaient des biens solides, transmissibles, sont enterrées et lorsqu’on déambule dans l’allée centrale du marché de Mauerpark, ce ne sont que babioles importées par des hippies des destinations chaudes où ils ont traîné savate pendant l’hiver: bracelets de Goa, batiks de Bali, patchs cousus main de Kathmandu, cuirs pakistanais.
Etonnant
Etonnant quartier de Prenzlauerberg. Les vélos sont fleuris, les embrasures de portes peintes de couleurs vives. Les familles déjeunent à même le pavé et se bronzent à demi-nu dans les parcs. Les pères boivent de la bière au goulot en promenant leur poussette, les femmes sourient, s’habillent, se tiennent la main. Et cela dans une ambiance feutrée, pleine d’un bon sens et d’un sérieux mesurés.
Prenzlauerberg
Quartier de Prenzlauerberg, Rykestrasse, où nous passerons quinze jours. Appartement en duplex lumineux profitant d’une terrasse sur les toits. Quelques heures après notre aménagement, la famille berlinoise signale son arrivée à Lhôpital. Je commence le compte à rebours: si dans 12 heures, il n’ont pas appelé, c’est qu’il y a l’eau chaude. Nous laissons les enfants à leurs nouvelles chambres et descendons à la Stube pour la scène de ménage. Vers minuit nous sommes réconciliés et cuits. Je sors dans les rues larges et chaudes. Gala reste en arrière, discutant, sans que je sache de quoi ni comment, avec le patron (lequel lui confie avoir rarement vu couple aussi passionné). Le lendemain, nous descendons au marché. Le quartier est paisible, petit-bourgeois, blanc et socialiste. Les façades XIXème réchappées des bombardements ont été ravalées, des boutiques décorées avec goût vendent des produits inutiles. Les familles achètent de la nourriture saine et coûteuse, l’air béat ou simplement heureux.