Contre la mal, j’ai recours à l’excès. Hier dans la nuit, je suis pris de vertiges. Le sol se dérobe, les parois flottent. Je me couche. Le matin, le mal est inchangé. Je vaque. Assis, les vertiges s’estompent, mais que j’avance la tête, lève les yeux, me tourne, il est là. Je monte et descends les escaliers, pour me rassurer, j’émets des hypothèses. Tout effort est déconseillé. Que je me souvienne, il y a deux ans, même affecftion. A l’aube, seul dans la maison, à Lhôpital, je regardais tourner l’horloge et me demandais si conduire les enfants à leur école, sur soixante kilomètres, dans la nuit, ne serait pas dangereux. Tout à l’heure, je suis allé boxé. J’ai sauté, couru, donné et reçu des coups. Aussitôt les vertiges ont reculé A moins qu’il ne s’agisse d’une illusion. J’ai ajouté au régime trois litres de bière. Ils ont reculé. J’ai peu dormi. Ils ont presque disparu. Se soigner par l’excès, jusqu’au jour du soin définitif, qui est la mort.
Demeure
A l’adolescence et de façon plus dure dans mes années adultes, chaque fois que je m’enrichissais des pensées d’un écrivain d’une génération antérieure, je me disais, et maintenant, où est-il? qu’est-il advenu de lui? de son esprit? Et transigeant, j’imagine par une crainte instinctive issue d’un manque d’assurance dans mes forces, je me représentais un état spécial où, malgré tout, quelque chose des énergies ayant permis son existence, continuaient de jouer leur musique. Aujourd’hui je réponds, il n’est plus, rien ne demeure, et tourne la page.
Albert-le-Grand
Comme j’achète deux livres d’histoire chez Albert-le-Grand, j’en profite pour demander à la libraire de me mettre de côté de petits carnets Actes Sud dans lesquels je prends ces notes. Elle fouille un tiroir, ne trouve rien, s’excuse puis tire d’un rayon des livres qu’elle me propose gratuitement dont un excellent Historiquement correct de Jean Sévillia.
- Il faut toujours demander. Et quand on vous demande, toujours donner.
Film en famille
Dès les premières images, je renonce au film que je me réjouissais de voir en famille. Rôles et scénario m’irritent. J’aimerais, afin de ne pas gâcher le plaisir des enfants, me retirer sans autre commentaire dans ma chambre, mais la colère l’emporte: comment les réalisateurs osent-ils professer un tel mépris pour le public? Les faiseurs, intéressés par le seul revenu des ventes, fabriquent des narrations qui servent pendant un heure et demie des recettes convenues. Puis passent le relais. L’histoire du cinéma est niée dans des productions qui sont autant de variations sur un modèle. Acteurs, décorateurs, réalisateurs sont autant de techniciens employés par la finance.
Installation
Plus d’une heure et demie de route par Charmey, Jaun et Boltigen pour gagner l’Obersimmental. Soleil radieux sur les cimes. Il est étrange que, parti du Lac noir, j’ai atteint ce lieu reculé. A Oberwil, nous demandons notre direction. J’engage la voiture de ma mère (petite, poussiéreuse, discrète) sur un chemin. Nous franchissons des barrières canadiennes, roulons sur le caillou, trouvons un chalet dans une impasse. Des habits sèchent sur une ficelle. Je frappe, j’entre. Les paysans sont aux champs. Nous redescendons en plaine. Je me renseigne. C’est le bon chemin, mais nous avons manqué une bifurcation. Un quart d’heure d’ascension. Au moindre écart de volant, la voiture finit dans le précipice. Gala admire, je me concentre. Apparaît enfin l’alpage où j’ai rebroussé chemin l’autre jour pour rejoindre le canton de Fribourg. Trois quart d’heures de marche jusqu’au plateau où je m’installerai. Gala veut renoncer. J’insiste. Elle m’accompagne. Un troupeau de chèvres remue dans la paroi. Je crois pouvoir cacher ma réserve de pâtes dans une fortin de l’armée, mais il sert d’étable. J’enveloppe les pâtes et veut les suspendre en haut d’un rocher, je les prends sur la tête. Je les enfouis dans un tas de pierre. J’écris mon nom et la date à laquelle je les mangerai. De retour à la voiture, je vais trouver l’armailli. Il trait une vache. Il porte la barbe, le costume, fume un bout de cigare. Il réfléchit: non, si vous venez le 10 septembre, il n’y aura plus de vaches. Je le remercie. Je m’inquiétais surtout de savoir s’il ne verrait pas d’inconvénient à mon installation.