Gala retournait aujourd’hui dans sa villa de la Côte-d’Azur. Et pendant que tu seras dans ta montagne, je me baignerai. Faux, elle ne se baigne jamais. Elle s’avance, met un pied dans l’eau, dit qu’elle ira une autre fois.
- En tout cas, je suis hors de moi, Aplo a volé mon maillot de bains dans ma valise! Et mes balles, il a aussi volé mes balles!
- Quelles balles?
- J’ai des balles de riz.
- Et tu en fais quoi?
- Quand tu n’es pas là, je joue.
Avant d’aller prendre son train, elle se met en tête de récupérer ce qui lui aurait été volé. La voici persuadée de retrouver le maillot et les balles dans une cachette qu’Aplo aurait aménagé dans un usine désaffectée de Satigny. Elle exige que je lui dessine un plan du bâtiment. J’explique: Aplo n’entre pas dans les étages, il grimpe par l’échelle du feu et monte sur le toit, il y a des édicules à ce niveau: arrivée des cages d’ascenseur, machinerie, tours d’air conditionné. Mais le jour où j’ai accompagné les enfants, j’ai failli me rompre le cou: la police a scié les dix premiers barreaux de l’échelle pour interdire l’accès à l’usine, il faut agripper à plus de deux mètres de hauteur un morceau de tube, se balancer et se hisser.
Le lendemain, sur l’Alpe, effrayée par les cochons, elle tourne la voiture, démarre, revient en arrière et par la vitre baissée:
- Si j’apportais une chaise?
Usine
Trous
L’armailli voulait-il dire, les trous? Car dans le cirque de montagne que ma tente surplombe il y a des trous. Je m’y suis penché. L’embouchure est étroite, le fond à plusieurs mètres. Des fleurs rouges et bleues poussent à travers les éclats de pierre. Si ce sont des météorites, où sont-elles?
Thé
Dans la maison de mes parents, chacun appelait plusieurs fois par jour à boire le thé. Toute activité cessait. Les tâches étaient interrompues, ceux qui étaient en chambre rejoignaient le salon. Assis dans les canapés ou autour de la table, nous buvions plusieurs tasses et finissions de la théière. Ma grand-mère, quand j’allais chez elle, avait un rythme plus soutenu. Elle faisait bouillir de l’eau une première fois au milieu de l’après-midi puis toutes les vingt minutes. Si nous regardions la télévision, elle passait le même temps au service et devant l’écran. Une fois le poste éteint, elle remplissait une dernière théière et je lui racontais le film.
Brueghel
A Eriksnäs, dans le Nord d’Helsinki, notre maison de campagne n’avait pas l’eau. Nous la puisions en forêt, dans un puits. Un sentier filait à travers les myrtilles (il existe un peigne, mais avec les baies, on ne triche pas, il faut les saisir entre les doigts).Un ponton sur la lac permettait d’entrer dans la forêt par l’ouest nous croisions parfois un voisin venu en bateau remplir ses bidons. Non loin de ce puits, mon père à trouvé des cadres. Les ayant réparés, poncés et blanchis, il a peint sa première toile, un Magritte, L’homme au chapeau melon. Vingt ans plus tard, à Madrid, chaque dimanche, il s’installait à son chevalet et copiait Le triomphe de la mort de Brueghel.
Chevaux
Force inouïe de certaines inventions littéraires. Ces chevaux congelés sur le front de l’est exhalant un dernier souffle de glace: j’en entendais déjà parler il y a trente ans, dans les bars la nuit, lorsque s’ouvrait à nous, dans le désordre, la bibliothèque des parents. Hier, une représentante d’une maison d’édition évoque la scène; elle se souvient avoir lu cela dans Moravia. Kaputt de Malaparte, lui dis-je. Roman de guerre que j’ai feuilleté, que je n’ai pas lu. Mon interlocutrice non plus, j’imagine, mais les chevaux glacés, ces chevaux-là, tout le monde s’en souvient.