Monté sur le toit, il en retira toutes les tuiles. Le ciel était bon, il ne pleuvrait pas. Il démonta les solives, les lambourdes, prit pied sur la plancher, déposa les parois, recula dans le champ. En fin de compte, il jugea que son fils ne s’était pas trompé, que la maison où il comptait faire vivre sa famille était placée dans un endroit sain, digne et offrait un abri contre les vicissitudes du temps. Alors il se mit à pleuvoir.
Equilibre
A la sortie du concert de Flamenco, devant l’église Saint-Jean, un homme d’une cinquantaine d’années, corpulent, droit. Il vacille, manque tomber. Sa femme et sa mère le soutiennent. Il n’est pas ivre, il s’exprime avec mesure. Péniblement, il fait deux pas en avant, retrouve une position. Mais voilà que la porte de l’église s’ouvre de l’intérieur. Se déplacer lui coûte de grands efforts, On le sent en péril. Sa femme le rassure, la voiture ne va pas tarder. Son sens de l’équilibre est touché, la terre tourne à grande vitesse sous ses pieds.
Dissidence
Le statut de dissident est accordé à celui qui refuse de participer à un consensus. Il est admis à s’exprimer dans le cercle privé, mais ne peut être entendu au-delà et ne doit pas être suivi. La preuve du risque qu’il représente devient manifeste aussitôt qu’un nombre significatif de transfuges passent du camp du consensus à celui du dissident. Les autorités sont alors placées devant un dilemme: renoncer à leur mainmise sur le réel, et c’est la révolution des esprits, ou emprisonner le dissident (dans nos démocratie, détruire sa position moral par voie de presse.)
Béatitude
Rien ne me désole plus, et le cas échéant, me met en colère, que cette complaisance envers des attitudes et des œuvres dont le contenu, primitif par défaut, est tenu pour un modèle de renouveau de notre culture. Ce type de comportement, en plus d’offrir une prise évidente au travail des psychanalystes qui pourraient y configurer et leurs syndromes de culpabilité et de déni du réel, témoigne d’une conscience occidentale qui se coupe de son histoire au point d’être incapable de se souvenir que son état actuel est le fruit mature d’un long travail lequel contient, parmi ses nombreuses étapes, une étape primitive, dont le caractère est universel, constat qui disqualifie tout jugement béat devant la réintroduction du type d’attitudes et d’œuvres que je fustige ici.
Profondeur
Enfant, sur la côte espagnole, ma mère me mit un jour en garde contre les trous d’eau. Avec le recul, je ne saurais dire quel expression elle utilisa alors, mais à compter de ce jour, j’ai toujours pensé qu’en certains endroits les fonds s’ouvraient sur des verticales béantes et que celui qui s’y glisserait aurait accès à une seconde mer cachée sous la première. Or cette semaine, comme je regardais un reportage aquatique sur les nautiles, j’entendais un plongeur nageant par trente mètres de profondeur au-dessus d’un massif de corail expliquer en braquant sa torche dans une crevasse que “là-dessous, parfaitement inaccessible à l’homme, il y a encore six cente mètres d’eau”